Une légende des yeux est un livre sur le regard, sur sa manière de nous ouvrir au monde ou au contraire notre capacité à nous aveugler en le réduisant à un simple processus de reconnaissance.

Le livre se présente comme une suite de courts textes, récits d’expérience ou réflexions, dans lesquels l’auteur est chaque fois confronté à la redécouverte de la vision, ce qu’il appelle la vision et qui se présente pour lui comme l’accommodation de ces trois lentilles que sont le monde, le visible et la vue dont la vision ne serait donc que la mise au point.

A partie d’une première expérience où la vision fait soudain défaut, se trouble, se brouille, produisant en lui un vertige que les mots ne peuvent contenir, Renaud Ego s’efforce de détacher le réel, la vision qu’il en a, du seul visible, de lui rendre un peu de ce jeu qui le fait respirer, transforme l’espace en rythme : « les yeux cherchent une phrase » écrit-il dans le texte qui s’intitule Ajour.

À travers cette quête de la vision, c’est une sorte de graal, tout aussi impossible à saisir que celui de la légende arthurienne, que traque l’auteur : saisir le réel, cette réalité que ce que nous nommons visible n’est qu’un aplatissement, un aveuglement partagé. « Oui, la réalité est la légende du visible » écrit-il dans Légende avant de poursuivre : « et sa quête est le mobile le plus secret de notre propre métamorphose ».

Cette recherche éperdue de la réalité ou du réel dans la vue, cette quête de la vision ne peut faire autrement que de s’affronter à ses limites : le silence (« Regarder, c’est être au bord de soi, là où, nous taisant, nous espérons pourtant qu’une parole trouvera son chemin en nous, même pour ne rien trouver et silencieusement nous inviter à donner notre langue au chat » (p. 68), silence qui peut surgir de l’impossibilité de placer un mot sur une situation, une sensation, qui peut aussi s’imposer dans l’apparition de ce qui est si singulier qu’il en exclut tout langage, la nudité d’un corps de femme, le dénuement du regard du SDF que l’on croise ou encore le regard pensif et pourtant questionnant de l’animal.

La tenue du style et la profondeur du propos ne doivent cependant pas nous amener à imaginer Une légende des yeux comme un essai désincarné et abstrait sur le regard. Tout (ou presque) y est expérience traversée et les récits sont nombreux qui pourraient être qualifiés de nouvelles : ainsi ce très beau Une Eurydice, récit d’une rencontre nocturne dans le labyrinthe moderne et ancien de Shanghai ; ou encore le dernier texte, Les yeux d’Azhar, longue nouvelle d’une vingtaine de pages qui raconte l’impossible portrait de sa femme morte commandé par un diplomate aux ordres du Bey de Tunis au peintre Eugène Desmillières dans un XIXème siècle d’avant la photographie.

Toute la beauté et l’intelligence du livre se trouvent dans la finesse et le tact avec lesquels Renaud Ego, poussant la recherche de la vision jusqu’à son impossibilité (le toucher qui devient regard pour l’aveugle et les amants ou le portrait d’une morte dont on n’a aucune trace visible par exemple), sait trouver les mots et aller chercher une forme entre récit et réflexion libre pour en donner au lecteur à la fois matière à comprendre et à sentir, et finalement matière à voir.

Une légende des yeux, Renaud Ego
Actes Sud

L’auteur :
Renaud Ego, né en 1963 est écrivain, poète et critique littéraire


Categories: Essai, Philosophie, Poésie

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