«Les plus grandes séductions peut-être que l’histoire des passions pourrait raconter ont été accomplies par des voyageurs qui n’ont fait que passer et dont cela fut la seule puissance.»
Ici, dans cette «Histoire sans nom» (parue avec succès en 1882), le génial prosateur à l’imagination débordante, Barbey D’Aurevilly peint, avec un réalisme impitoyable lourdement chargé de symbolisme (le tout servi bien crémeux à souhait d’adjectifs, j’aime ça et j’assume ! De la chantilly, vous dis-je), les ravages d’une passion filiale entre une mère et sa fille
L’aristocrate Mme de Ferjol, originaire de Normandie (comme l’auteur) se marie, suit son époux et se retrouve «condamnée», presque cloîtrée dans un trou perdu du Forez (pas très loin de chez moi !). Son mari qu’elle adore meurt trop tôt. Elle va alors se plonger, jusqu’à se se noyer, dans la prière. Entièrement vouée à Dieu, elle va même jusqu’à délaisser sa fille Lasthénie qui va, en silence, cruellement souffrir d’un manque de tendresse maternelle. La belle, fraîche et innocente Lasthénie…
Lorsqu’un maudit jour un énigmatique et ténébreux prête capucin arrive dans le village pour célébrer le carême. Il sera logé chez Mme de Ferjol, cela va de soi, figure reconnue généreuse du village. Pendant quarante jours, le temps du carême, le comportement de cet obscur et taciturne capucin va inquiéter, tourmenter les trois femmes qui l’accueillent: Mme de Ferjol, sa fille Lasthénie et la fidèle et vieille servante Agathe. Juste des impressions, des pressentiments sans plus, sans fondement. Pas de quoi fouetter un chat. Mais tout de même pas aimable, pas causant le capucin! Et toutes les trois semblent craindre, sans raison apparente, cet impénétrable passager. Puis, le dernier jour du carême, pfuit, il disparaît comme par enchantement… comme par désenchantement… Plus aucune nouvelle de lui ! Volatilisé ce diable de capucin !
Les jours passent et le souvenir du «fugitif» trépasse. Oui mais voilà que l’éclatante Lasthénie dépérit de jour en jour. Elle ne parle plus et s’automutile. (Lasthénie de Ferjol a donné son nom à un syndrome décrit en psychiatrie: le syndrome de «Lasthénie de Ferjol» qui est un type de pathomimie au cours duquel le patient se provoque intentionnellement une anémie par des saignements qu’il occasionne lui-même délibérément.) Coup de tonnerre chez les Ferjol, sans le savoir, Lasthénie serait enceinte !
«Muette comme une tombe» (ou comme une carpe mais c’est moins romantique!), jamais elle ne dira le nom du père (ni du saint esprit !). Mme de Ferjol bannit sa fille et décide de retourner dans sa Normandie natale avec sa fille et sa servante afin de cacher cette grossesse inavouable dans ce village refoulé. Mais cher fébrile lecteur, je ne vous en dis pas plus…
La fin de cette histoire est étonnante, époustouflante… du Hitchcock vous dis-je !
Ah, l’apparition de la main coupée qui…mais stop, à vous de lire !
Ce roman est noir, très noir mais tellement bien écrit!
«Connétable des lettres», Barbey d’Aurevilly influencera Proust,Bernanos et Mauriac. Un auteur oublié qui mérite d’être lu. Lui qui se voit ni au-dessus, ni au-dessous mais à côté des groupes littéraires, se dit «stylite»(non pas styliste mais stylite qui signifie ermite) et «fakir de la solitude».
Il se brouille avec presque tout le beau monde littéraire de son temps:Flaubert, Zola et Victor Hugo qui le traite de «formidable imbécile». Tout de même, il sera un des seuls à défendre Baudelaire lors de son procès d’accusation à la publication des Fleurs du Mal.
Baudelaire, Walter Scott et Balzac seront épargnés par ces virulentes aristaques.
Le jeune Léon Bloy qui vénère Barbey d’Aurevilly comme un maître écrit:«L’enfer n’est jamais si effrayant que lorsqu’il est montré par un trou de d’aiguille.»

Une histoire sans nom, Barbey d’Aurevilly
Flammarion

L’auteur :
Barbey d’Aurevilly (1808-1889) est un habile, talentueux et trop méconnu conteur (baroque, gothique, allez donc savoir et peu importe après tout !) fasciné par le Mal, le secret et les passions diaboliques.
Catholique tourmenté, monarchiste, outrancier anti-révolutionnaire, polémiste et dandy opiomane (au premier abord, pas très sympathique le garçon, dans les salons, on le surnommait Brummell II!), il aime tremper ses personnages dans le péché. «Les êtres heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur cœur comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire déborder ou briser.»

Categories: Classique

About Cripure

Enseignant, marié et quatre enfants. Vit en Auvergne. Mes auteurs préférés : Balzac, Cendrars, Char, Giraudoux, Guilloux et Dostoïevski. Je ne lis pas pour oublier, deviner ou deviser mais pour (sur)vivre ! "Lire vous sépare des échanges de convention." Yannick Haenel. Ah oui j'oubliais : je ne parle que des livres que j'aime !

1 réponse actuellement.

  1. Stoffel dit :

    Je confirme l’excellence de cet ouvrage et votre brillant commentaire.
    Barbey d’Aurevilly, contemporain du célèbre physiologiste Claude Bernard, en adopte quasiment la méthode anatomo-clinique dans l’écriture de cette oeuvre pour décrire de manière magistrale la pathomimie dans son expression hématologique. En effet, c’est en 1967 que le Pr Jean Bernard, hématologiste français de renommée internationale, a décrit le syndrome de Lasthénie de Ferjol ou anémie ferriprive par spoliation sanguine auto-entretenue, répétée et dissimulée.
    La pathomimie ou trouble factice est la production ou la feinte volontaire, consciente, monomorphe et répétitive de signes physiques et/ou psychiques dans le but d’obtenir le statut de malade sans aucune recherche de profit matériel mais avec recherche d’un bénéfice psychologique.
    Les plus célèbres de ces imitations de maladies sont : le syndrome de Münchhausen ou « syndrome de toxicomanie hospitalière » avec hospitalisations et interventions chirurgicales itératives, le syndrome de Polle qui n’est qu’un syndrome de Münchhausen par procuration et le syndrome de Lasthénie de Ferjol décrit par Barbey d’Aurevilly.

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