Révélateur, Agnès Ledig

Ecrit par Confinement printemps 2020 Pas encore de commentaire

Pendant cette période inédite et très particulière de confinement, nous vous proposons de découvrir des témoignages de personnes de tous horizons. C’est une façon de partager ce moment singulier -et quelque peu effrayant- pour découvrir comment chacun le vit à sa façon. Bon courage à tous, prenez soin de vous !

Comment vivez-vous votre confinement m’a-t-on demandé ?

Pour ma part, je le vis BIEN et MAL…

BIEN pour deux raisons. D’une part je mesure la chance immense que j’ai de vivre toute l’année à la campagne, maison avec jardin, forêt non loin, un mari aimant, des amis à appeler, des livres à lire. J’ai donc beaucoup de compassion pour ceux qui n’ont pas tout cela et qui subissent le choc de plein fouet.

D’autre part, j’ai déjà vécu un confinement bien plus difficile, par procuration, à travers mon enfant de 5 ans enfermé des semaines entières dans les 4 mètres carrés d’une chambre stérile, ou l’on s’habillait en cosmonautes de la tête aux pieds pour ne pas le contaminer. (Oui il est très éprouvant de rester des heures sous blouse-charlotte-masque-gants…). Il rêvait d’en sortir mais n’avait pas d’autre choix que de rester. Et c’est lui qui nous faisait rire, du haut de son enfance pourtant malmenée.

Alors oui, il m’est aisé de rester confinée avec ceux que j’aime, en bonne santé, pour permettre à d’autres de ne pas mourir.

MAL, parce que je me sens triste de ne pouvoir aider personne. D’avoir eu les symptômes m’a mise en confinement dès le 10 mars, le corps à la maison mais le cœur à l’hôpital, avec mes collègues soignants qui souffrent, enlisés dans les sables mouvants d’un hôpital à bout de souffle et qui voient la marée qui monte inexorablement. Pourtant ils tiennent. Et j’ai envie de les aider. J’aimerais pouvoir être déclarée guérie, c’est à dire non contagieuse et immunisée pour aller faire des gardes à l’hôpital, ou nourrir les personnes âgées, ou juste leur tenir la main, et compenser d’un millième la séparation d’avec ceux qu’ils aiment.
Je me suis inscrite à la réserve sanitaire Grand Est, me suis proposée à la maternité pour aider les jeunes mamans avec leurs tous petits bébés. J’attends que le feu passe au vert comme dans une course où l’on se bat pour une équipe entière.

En attendant j’écoute, je lis, je réfléchis.

Je ne crois pas aux prophéties, mais je me pose la question du lit que l’humanité a offert à ce virus.

Révélateur qu’il tue nos vieux, comme si nous n’étions plus dignes de les garder tant nous les abandonnons à leur vieillesse.
Révélateur qu’il tue par asphyxie dans un monde où l’homme a rendu l’air irrespirable.
Révélateur qu’il tue ceux qui sont fragilisés par des maladies modernes liées à la malbouffe et au stress (obésité, hypertension, diabète, tabagisme…) que nous nous entêtons à ne pas prévenir.
Révélateur qu’il nous oblige à revoir nos priorités en redirigeant les fabricants d’alcools vers le lavage des mains plutôt que la cirrhose du foie.
Révélateur qu’il incite les sociétés de produits de luxe destinées aux privilégiés à transformer leur production pour des masques en tissus destinés à tous.
Révélateur qu’il stoppe net la mondialisation, la surconsommation, qui nous tuent à petit feu en détruisant nos écosystèmes.
Révélateur qu’il nous oblige à revenir à une logique locale de production et de consommation, à aller aider nos agriculteurs voisins, jusque-là souvent dénigrés et pourtant indispensables.
Révélateur qu’il nous oblige à donner un toit aux sans-abris. Révélateur qu’il n’autorise plus à travailler que ceux qui sont utiles à la survie de leurs prochains (qui soignent, qui nourrissent, qui réchauffent, qui transportent, qui « prennent soin » d’une manière ou d’une autre…), ceux qui œuvrent aux premières nécessités de la nation.
Révélateur qu’il nous fasse pointer du doigts les valeurs parfois perdues de solidarité, de partage, de respect de l’autre (laisser les rares masques aux soignants, des pâtes dans les rayons, du Doliprane dans les pharmacies).
J’espère tellement qu’une fois ce virus dompté nous garderons toutes ces priorités et reconstruirons un autre monde dans lequel nous aurons tous les mêmes chances d’avancer.

Je l’espère tellement…

Mais l’heure est au confinement, indispensable pour endiguer l’épidémie et soulager le système de santé. Je vous encourage vraiment à le respecter.

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