Il y a quelque temps, je vous entretenais du troisième panneau d’un triptyque littéraire romanesque que la féministe orientaliste Alexandra David-Néel (1868 – 1969) a consacré au Tibet : « La puissance du néant » publié en 1954. Mais cette œuvre a été écrite exhaustivement par son fils adoptif, Lama Yongden, puis traduite en français par ADN. La première femme occidentale à pénétrer à Lhassa (signifiant Terre des Dieux) en 1924 a commis par sa propre plume le second panneau du triptyque : « Magie d’amour et magie noire » achevé en 1937.

Le sous-titre de la première édition en 1938 était « Scènes du Tibet inconnu ». Dans son avant-propos, ADN met d’emblée le lecteur en garde : « J’ai longuement hésité – en fait, pendant plusieurs années (sic) – avant de me décider à publier le présent livre, à cause de la nature particulièrement horrible des faits qui y sont décrits dans le chapitre V et, plus encore, dans le chapitre VI. ». Voilà qui devrait mettre le lecteur avide de sensations en appétit ! De surcroit, pour le prix d’un seul livre, le potentiel lecteur bénéficie d’un roman d’amour, d’un thriller et, surtout, d’une initiation aux mœurs, croyances et magies de l’inaccessible « Pays des Neiges » qu’elle a connu lors de son périple indo-tibétain de 1911 à 1925. L’ouvrage s’articule autour de deux parties matérialisant la très bouddhique interdépendance des événements : « Semant l’avenir » précédant « La récolte ». Le récit concerne un brigand-gentilhomme (cf. « Au pays des brigands-gentilshommes » d’ADN), voleur de grands chemins mais respectueux de la vie des voyageurs détroussés car « …les Tibétains ont horreur du meurtre… », nommé Garab signifiant « Plaisir parfait » et sa naïve et hystérique (?) amante Détchéma ou « Génitrice de plaisir ». Tout un programme s’inscrivant dans le vaste Tibet sur fond de descriptions magistrales : « Des montagnes dénudées qui encadrent l’immense vallée où la multitude des maisons basses semble une foule agenouillée en prière, des souffles singuliers descendent et flottent, enveloppant insidieusement les êtres et les choses, les pénétrant, les remodelant, leur prêtant une âme ou un aspect nouveau, pour quelques jours ou pour des siècles. Lhassa n’est pas seulement un lieu où s’opèrent des prodiges : Lhassa est un prodige. ». Quel style sublime ! La magie d’amour est relative à l’idylle de nos deux tourtereaux. Mais quid de la magie noire ? ADN nous introduit dans la vision du monde et les pratiques magiques des Böns (prononcez beuns), courant religieux à l’origine chamaniste et animiste antérieur au bouddhisme tibétain, où les Böns noirs (en opposition aux Böns blancs selon les antipodes magie noire versus magie blanche) ont découvert un élixir d’immortalité. Je n’en écris pas plus mais le frisson ethnographique est garanti.

Une seule ombre au tableau : ADN a connu Lhassa sous le règne du treizième Dalaï-Lama, décédé en 1933. Malheureusement le quatorzième Dalaï-Lama est exilé à Dharamsala en Inde depuis 1959 après l’invasion du Tibet par l’armée populaire de libération (sic) chinoise. En 2012, la « Cité Interdite » (Lhassa) est quasi-sinisée et est devenue le plus grand bordel (péripatéticiennes chinoises) du monde eu égard à la densité des professionnelles (exerçant leur art millénaire devant le Potala) par millier d’habitants. Voyageur, n’attends aucun transport spirituel à Lhassa car ta déception serait grande : « la Terre des Dieux » est devenue « la Terre des Putes » !

Magie d’amour et magie noire, Alexandra David-Néel
Pocket

L’auteure :

Alexandra David-Néel (1868 St-Mandé-1969 Digne-les-Bains), Franco-Belge a été orientaliste, tibétologue et chanteuse d’opéra.

Categories: Thriller

About Vincent Stoffel

Liseur occasionnel Ami d'Hervé

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