Cette synthèse est construite en cinq mouvements. Le premier évoque la pensée des précurseurs, le second interroge des épopées passées,  le suivant établit le lien entre désobéissance et démocratie, le dernier remet le concept dans le cadre national. En effet, il est de tradition, en France, de considérer que le citoyen « donne » sa voix, et obéit ensuite à la loi : les méthodes de désobéissance civile ne font pas encore partie des moyens d’action politique.

Quatre philosophes ont été les pionniers. La Boétie (1530-1563) constate que le grand nombre obéit, et présuppose que leur union ferait leur force. Il faut donc combattre la résignation, qui est le moteur de la servitude des peuples : ne voit-on pas, dans le monde contemporain, des dissidents ouvrir une voie, et fédérer le plus grand nombre dans le projet de faire tomber les tyrans ?

John Locke (1632-1704) déconstruit la thèse  selon laquelle le contrat social est conclu pour protéger le citoyen, lequel, en retour, obéit à la loi définie par l’autorité supérieure. Il définit un droit de s’opposer à la force injuste. Henry David Thoreau (1817-1862) théorise le devoir de désobéissance civile, pour permettre à l’individu de s’orienter selon sa conscience. Il a pleine conscience que la répression fait partie de la désobéissance, et il l’assume, lorsqu’il plaide la cause de John Brown, abolitionniste violent, qui sera exécuté. Thoreau n’est pas le précurseur de la non-violence. Son essai marquera  Tolstoï, Gandhi et Martin Luther King.

Tolstoï vit dans une société archaïque. Il voit dans l’armée le principal moteur de l’exploitation du peuple, et considère qu’il faut refuser le service militaire. Consterné par l’attitude de l’Eglise, il développe une pensée non-violente, qui influencera également Gandhi.

Il faut en effet attendre le vingtième siècle pour voir ces idées expérimentées. Avec Gandhi, l’efficacité de l’action non-violente contre l’Etat est démontrée par la marche du sel, contrainte civilisée qui s’exerce sur l’adversaire et le fait plier, lorsque le peuple est uni.

Etait-il, par contre, possible de désobéir au nazisme ? Selon les résistants allemands, comme Dietrich Bonhoeffer, qui fut pendu en avril 1945, c’est la culture de la non-violence qui peut permettre de s’opposer à un Etat totalitaire. La désobéissance est un droit, et peut même être un devoir. En témoigne l’attitude des enseignants norvégiens, ou, a contrario, l’attitude de la police française sous Vichy. Ainsi, Maurice Papon a été condamné justement parce qu’il avait obéi…

Une des campagnes les plus significatives de Martin Luther King aura été celle de Birmingham en 1963, malgré les tentatives violentes entreprises pour tenter de déstabiliser le mouvement et de retourner le résultat des négociations. Mais lutter contre la ségrégation ne suffisant pas s’il n’est pas mis un terme à la pauvreté, Luther King, peu avant son assassinat,  appelle à des manifestants mêlant blancs et noirs dans un même effort de changement. N’est-ce pas aussi la dissidence qui a fait tomber le mur de Berlin ? Dès 1974, Soljenitsyne propose un code d’honneur pour résister à l’embrigadement des esprits, ouvrant la voie aux événements de Pologne ou de Tchécoslovaquie.

Il convient donc d’inverser la proposition communément admise, et dire : « l’homme est un organisme dont la société est un organe. »

John Rawls situe la question de la désobéissance au sein de la société démocratique, dans la perspective de sa propre théorie de la justice. En réservant la désobéissance aux cas majeurs et évident d’abus de la loi, le dissident restaure l’égalité des chances. La désobéissance est donc le dernier recours, lorsque le système démocratique s’est montré incompétent à résoudre un abus d’autorité, ce qui renforce finalement la démocratie.

Jürgen Habermas tire les conséquences politiques de la pensée de Kant. Or, le pouvoir politique appartient à la délibération du peuple. Tout citoyen doit participer à la délibération collective, en jouant de la désobéissance, dernier échelon des mesures de protestation civiles. Les désobéisseurs s’adressent alors à la fois aux décideurs et aux citoyens. En effet, la légitimité procédurale d’une loi ne suffit pas à en assurer la légitimité morale. A l’inverse, la désobéissance, moyen légitime, ne saurait pour autant être légalisée. Habermas établit le principe d’un civisme de dissentiment.

Ronald Dworkin conteste également le devoir absolu de l’obéissance aux lois, qui est d’ailleurs une obéissance aux concitoyens. Transgresser la loi pour une raison de conscience devrait être garanti par le « droit à l’égalité de respect et d’attention ».

Si chacun privilégie de nos jours le modèle démocratique,  le pouvoir politique n’y dispose pas d’une présomption irréfragable de légitimité. En démocratie, le citoyen – et le fonctionnaire – doivent être responsables, et non pas seulement disciplinés. En contradiction avec les expériences de Milgram, celui qui s’affranchit d’une obéissance immorale, par le biais d’une objection de conscience, recouvre son autonomie et sa dignité. Reste à surmonter sa peur, ce qui se fait mieux en communauté.

La désobéissance civique est donc une cause le recours ultime d’une cause juste : ce n’est pas seulement une objection de conscience, car elle tend à l’action. De plus, la résistance à l’oppression est clairement un Droit de l’Homme.

Sur quelles méthodes repose sa stratégie ? Premier fondement, le principe de non-coopération permet de cesser de se rendre complice de l’injustice. En effet, la plupart des gens se résigne facilement à la collaboration. Une campagne d’action, au contraire, doit reposer sur une analyse claire, et avoir un objectif clair, précis, limité, possible, adapté à la loi réfutée. La non-violence doit être affichée et revendiquée, en se basant sur le nombre de la mobilisation et l’expression publique de la contradiction. L’opinion publique peut en effet constituer un levier décisif. Pour cela, un programme alternatif et constructif doit être proposé, ainsi que des moyens de faire face aux coûts de la répression et de la traduction en justice. Si le droit à l’objection était reconnu par la loi, il y aurait là une avancée décisive pour la démocratie.

Il est possible de prolonger ces éléments théoriques pour éclairer des campagnes récentes.  Protestations contre le nucléaire militaire, fauchage d’OGM ou déboulonnage de pubs, Droit au logement, Réseau éducation sans frontières, font émerger en France une culture de la désobéissance, même sans tradition philosophique correspondante.

L’article 122-7 du code pénal fonde pourtant « l’état de nécessité » qui met en perspective les grands moments d’une histoire française de ces démarches. Contestation du rôle de l’armée française en Algérie, et statut des objecteurs de conscience, loi sur l’autorisation de l’IVG, résistance des paysans du Larzac contre l’expropriation, préparent et annoncent les mouvements actuels, comme Droit au logement ou Démocratie pour le pays basque, Désobéisseurs de l’enseignement primaire.

Au final, c’est la responsabilité éthique qui se trouve au centre de ces actions. Il faut donc déconstruire l’idéologie de la violence, en construisant une philosophie de la non-violence.

L’impératif de désobéissance civile, Jean-Marie Muller
Le Passager Clandestin

L’auteur :
Jean-Marie Muller est né en 1939 à Vesoul



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