Michel Bulteau, qu’on connaît sans doute plus pour sa poésie (L’aiguille de diamant de l’anéantissement, Sang de satin, Hoola Hoops) ou ses livres de prose (Minuties, La vie des autres, Les zéros absolus) est aussi l’auteur de plusieurs essais où la langue est rarement sèche. Les textes qui composent Les Hypnotiseurs tiennent autant du portrait que de l’étude. Si les phrases parfois s’éloignent pour toucher autre chose (« les pêches et les poires rêvent dans les coupes »), c’est cependant une vraie série de portraits qui se met à défiler à travers une quinzaine de textes.

D’abord Verlaine, vu par Pierre Louys, André Gide et Henri de Régnier ou Arthur Symons, un Verlaine qui oscille entre l’affreux ivrogne et le vieux faune encore illuminé. Ensuite Nerval, suivi dans le labyrinthe de son périple vers la folie. Puis ce sont Alfred Jarry, saisi avec des pinces d’alchimiste et écouté depuis les antipodes d’Ubu (par où l’on peut le mieux comprendre et le mieux mimer la brutale grossièreté du roi), Henri Jean-Marie Levet, raconté par Léon-Paul Fargue, posé au sommet de nuits parisiennes sur le plus casanier tabouret de bar et rêvant aux transatlantiques, ou encore une poursuite automobile dans le Béarn où le Poète et Soi-même ping-ponguent calmement au dessus du filet Toulet. Plus loin, on croise encore, parmi d’autres, Federico Garcia Lorca, Sandro Penna, Francis Scott Fitzgerald, Bob Kaufman et William Burroughs.

Dans le texte consacré à Frédéric Rolfe (le baron Corvo), auquel Bulteau a par ailleurs consacré un livre entier, on lit ces lignes qui donnent, on ne peut mieux, idée de sa manière d’envisager son essai : « L’obsession des gens : c’est les histoires. Il faut qu’un livre raconte une histoire, etc. Les histoires, pour eux, c’est comme des questions importantes (les problèmes de société que l’on transforme en clichés). Mais moi, j’aime d’autres histoires : celles qui naissent grâce à des indices, celles qui n’arrivent pas à naître. J’aime un gros plan sur un objet, un plan mal cadré, un plan flou, un roman mal construit comme Le portrait de Dorian Gray ».

Les essais réunis dans le livre ne sont effectivement que des buissons d’indices. En eux, des « histoires », des récits, voire des mini-romans ne parviennent pas à naître mais laissent ouvertes des existences dont Bulteau sait nous faire saisir au plus juste la note de tête ou de cœur. Le livre est une chapelle, une sorte de panthéon personnel qu’il déroule en une série de promenades en compagnie d’individus singuliers qui sont tous, chacun à leur façon, des dandys : Henri Jean-Marie Levet, Paul-Jean Toulet, Oscar Wilde, T.E. Lawrence, Valéry Larbaud, Paul Morand, Jean Cocteau pour n’en citer que quelques-uns. Une certaine difficulté avec le monde (difficulté qu’on transforme en défi) et une sensibilité suraiguë à la vie, voilà les dandys à la suite desquels Bulteau place son propre nom et pour lesquels son écriture trouve les raccourcis : « La vie n’est que la chambre. Après le petit déjeuner (déjà au petit déjeuner), on rentre dans le siècle » (dans Valéry Larbaud, morcelé, retrouvé), ou : « Toujours le sang du rêve » (à propos du Cocteau cinéaste).

Le poète qu’est Bulteau transparaît dans ces courts essais : le sens de la formule, du mot surgit ici, s’inocule là par le biais d’une phrase anodine comme une quelconque seringue et, virus extrême et sans remède, remonte à votre cerveau pour y faire fuser son silence.

Les Hypnotiseurs, Michel Bulteau
Editions de La Différence

L’auteur :
Michel Bulteau est né en 1949 à Arcueil

Categories: Art, Classique

You must be logged in to post a comment.

  • Facebook
  • Twitter