« C’est une ville ouvrière, herr Reischsführer, pas un ghetto ». C’est de cette manière que Mordechai Chaim Rumkowski décrit le ghetto de Łódź (rebaptisé Litzmannstadt par les Allemands) à Heinrich Himmler quand se dernier se rend dans la ville en juin 1941. Rumkowski est le Président du Judenrat, cette administration crée par les nazis pour faire appliquer leurs ordres et leurs lois. Le moins qu’on puisse dire est que, encore aujourd’hui, il est un personnage très controversé. Il a transformé le ghetto en machine industrielle allemande (au point au la SS voudra se l’approprier tant les gains étaient importants). Il se voit comme un roi qui dirige ses sujets alors qu’il n’est qu’une marionnette à la solde des Allemands. Quand ceux-ci décident en 1942 de déporter les vieillards et les enfants de moins de 10 ans, il ne s’y oppose que mollement et fait un discours en plaidant « donnez-moi vos enfants » particulièrement répugnant. Il était persuadé que la seule chance de s’en sortir était le travail (« Unser einziger weg ist Arbeit !) Il avait autour de lui toute une administation avec une justice et une loi. Chose particulièrement sordide, cette justice pouvait condamner des gens à la déportation…Mais ses mains étaient liées et c’est aussi par son comportement autocratique que son attitude est toujours très discutée. Son homologue dans le ghetto de Varsovie, Adam Czerniaków, préféra se suicider en 1942 quand il compris le sort inéluctable qui attendait les siens.
Le livre retrace la vie du ghetto au travers des archives retrouvées, notamment celles intitulées « chroniques du ghetto », environ 6000 pages de notes et témoignages rédigés pendant l’enfermement et Rumkowski y est forcément un personnage très présent.
Mais c’est aussi l’histoire des « petites gens » qui est racontée dans cette tragédie. Comme toujours il y avait des privilégiés et les autres. Les autres travaillaient dans les usines en échange d’une misérable soupe et passaient le reste de leur temps à essayer de se nourrir. De toute façon sans une attestation de travail il était presque impossible de s’en sortir. Alors on était prêt à beaucoup de choses pour sauver sa peau.
Avec le recul nous savons ce que les nazis avaient planifié, les chances d’en réchapper étaient quasi nulles. Eux le savaient certainement aussi (comment imaginer autre chose quand on enlève tous les enfants de moins de 10 ans ?). C’est pour cela que cette « chronique du ghetto » est intéressante car elle nous raconte au jour le jour la vie des gens comme un témoignage pour le futur.
L’auteur sait se servir des documents en sa possession pour cette description du quotidien dans un très beau style et sait éviter les pièges du pathos. Ce n’est effectivement pas la peine d’en rajouter.

Les dépossédés, Steve Sem-Sandberg
Robert Laffont

L’auteur :
Steve Sem-Sandberg est né en Suède en 1958

Categories: Historique

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