Il y a eu d’abord une blessure – la mort de la sœur du narrateur. Mais, encore une fois, Philippe Sollers déjoue ou détourne l’amertume dans ses livres. Ainsi, à la fin du mot « éclaircie » on entend « ci », le début du mot « cicatrice ». Par la brèche de la blessure initiale entrent d’autres femmes : Lucie, un amour qu’on pourrait appeler « vénitien », car vivifiant. Mais aussi les femmes des peintres Manet et Picasso, qui deviennent « siennes » – Philippe Sollers se les approprie tout en les évoquant. Une ribambelle de déesses ou sorcières qui se laissent décrire par un Philippe Sollers qui a retrouvé beaucoup, dans ce dernier livre publié, de la plume incisive du roman paru en 1984, « Femmes », par sa façon de réagir à ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et par ses portraits. Les phrases surgissent d’un temps qui ne passe pas. La fougue et la révolte, évoquées par Francis Ponge, à propos du Sollers de 1957, dans une lettre à Jean Paulhan, ont versé, encore une fois, dans une fugue, une passion immobile et mouvementée à la fois. C’est la passion d’écrire ce qui le touche à l’instant même – cette soudaineté fixant à jamais les choses. D’où cette impression que les livres de Sollers sont comme un immense carottage dans les strates historiques, culturelles, que chacune de ses phrases ramène à la surface des siècles de lectures et connaissances, concentrés dans un échantillon étonnant à chaque fois. Cela double les paroles du même Francis Ponge, dans ladite lettre : « une lame de fond ». Mais Sollers est en même temps les strates, les ères temporelles condensées et… la lame, l’hélice, le moteur, l’engin qui les traverse et nous les montre. Il réalise ce qu’il disait à Alain Jouffroy dans une lettre du 19 juillet 1976 : « Il faut faire du neuf, en tout, partout, et très vite ». Ce qu’il dit à plusieurs endroits dans « L’Eclaircie » : traduire sur le champ ce qu’on vit dans les mots.

Expliquer le titre, c’est le « traduire », dans l’esprit même de Sollers : de la clairière (de son parc), jusqu’à l’éclaircie de l’être, dans le sens heideggerien, en passant par l’éclaircissement. Titre-palimpseste, auquel on ajouterait le sens d’éclairage : dans la nuit, l’écrivain nous montre à nous-mêmes et aux autres. Il se montre, s’éclaire, à son tour, par le truchement des phrases. Ce sont elles qui transforment la nuit en jour, annihilant leurs distinctions. Eloge de la nuit, à travers l’éclaircie. Ou le contraire.

Mais le titre peut surtout nous faire penser à une étude pour s’éclairer l’esprit, de même qu’à l’esprit d’Aufklärung, des Lumières donc, dans un sens dévoilé par Emmanuel Kant : celui de sortie, de l’issue, mouvementée souvent, de la clairière calme, isolée. Et les Lumières on été aussi « traduites » comme… illuminations. Rimbaud n’est donc pas loin – les poètes sont bien présents dans « L’Eclaircie » : Baudelaire, Mallarmé… Et comme on ne peut jamais parler d’un artiste sans ses précurseurs et ses suiveurs, Rimbaud et Lautréamont ne sont jamais loin.

Pour Baudelaire, le peintre moderne, à l’heure où le monde entier entre en sommeil, se met, lui, au travail. Pour Sollers, la tâche est de nous réveiller, aussi. Ses pages sont de l’ambre clair, qui risque de nous fixer dedans, en les lisant.

Et, pour paraphraser Goethe, on ne demande que ceci : « Plus d’éclaircie ! ».

L’éclaircie, Philippe Sollers
Gallimard

L’auteur :
Philippe Sollers est né à Talence en 1936


Categories: Art, Biographie, Essai

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qui aime (depuis) toujours lire, écrire et traduire voir aussi la revue paysages écrits https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

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