Lors de mes déambulations dans les librairies, il y a des livres qui m’attirent au premier regard, me séduisent d’un mot ou d’une image et me persuadent que je les aimerai de la première phrase au point final. Ce Turquetto en a fait partie dès sa parution. Ce qui a instantanément suscité mon attention, c’est bien sûr l’illustration : un gant élimé sur une main qui en serre fortement un autre, le tout sur un fond noir. Ce détail d’une peinture, L’Homme au gant de Titien, m’a rappelé une autre couverture qui m’avait beaucoup plu : celle de La couleur du soleil d’Andrea Camilleri, elle aussi très sombre. La présentation de l’éditeur a ensuite achevé de me séduire : Constantinople et Venise, peinture, religions et complots… De tels éléments ne pouvaient que me rappeler un de mes « presque coups de cœur » chez le même éditeur, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard. C’est donc avec le souvenir de ces deux romans tant appréciés que j’ai commencé ma lecture : les comparaisons, inévitables, se sont néanmoins estompées petit à petit pour laisser place à un émerveillement grandissant.

Le récit commence à Constantinople, ville que j’avais tant rêvée sous le regard du Michelangelo de Mathias Enard, mais dans une ambiance résolument différente : loin des palais et des fastes orientaux, le jeune Élie évolue dans les rues populaires, croisant mendiants, marchands et esclaves à vendre. Juif par son père et sa mère morte à sa naissance, il est élevé par une chrétienne grecque et côtoie les musulmans, comme son ami calligraphe qui lui enseigne son art. Ces fréquentations lui sont à plusieurs reprises reprochées par son père malade, de même que sa passion pour le dessin, interdit par les religions juive et musulmane. Tous ces éléments font qu’il étouffe dans cette vie de contraintes et, suite à la mort de son père, finit par s’enfuir à Venise où il perfectionnera sa maîtrise de la peinture. L’atmosphère romanesque change alors : la ville italienne est décrite comme un lupanar que certaines confréries tentent de ramener aux origines de l’Eglise et à de meilleurs sentiments chrétiens.

Ce sont ces villes et ces ambiances que j’ai particulièrement apprécié dans ce roman : l’auteur les construit avec brio, de manière à les faire ressentir plutôt que voir. Cela pourrait être dommage dans un roman dont le personnage principal est peintre, mais la caractéristique de son œuvre est, au-delà de sa beauté artistique, de montrer l’humanité, dans toute sa solitude et sa détresse. En cela, la narration romanesque de Metin Arditi y correspond, par sa représentation des sentiments. C’est un narrateur omniscient qui la prend en charge, fixant son attention sur l’un ou l’autre personnage en fonction des chapitres : encore une fois, c’est comme si l’on se retrouvait devant une série de tableaux d’Elie, dit le Turquetto (« petit Turc » en italien, orthographié à l’espagnole) : chacun est vraiment regardé, deviné au fond de son âme, dans tous ses conflits intérieurs et tourments cachés.

Malheureusement, malgré la très bonne écriture et construction de ce roman, je garde un petit regret : j’aurais aimé voir le sujet de la peinture et de la création davantage abordé. Toute la période entre la commande d’une Cène grandiose par une jeune confrérie chrétienne et son inauguration, moment décisif et représentatif des rivalités qui rongeaient la société vénitienne, est occultée par une ellipse de quelques mois. C’est un petit détail par rapport aux autres sujets abordés brillamment : les querelles religieuses, l’intolérance, les jalousies et complots de l’époque, etc., mais il empêche cette lecture d’être un coup de cœur complet pour moi.

Le Turquetto

Editions Actes Sud

L’auteur : Metin Arditi , né en Turquie et familier de l’Italie comme de la Grèce, est à la confluence de plusieurs langues, traditions et sources d’inspiration.


Categories: Art, Historique, Voyages

About Amandine

Étudiante en littérature, lectrice passionnée et correctrice à mes heures "perdues". Mon blog personnel : http://minoualu.blogspot.com/

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