La misère n’a jamais bonne mine : dure, violente, puante, assassine, avec son cortège d’entourloupes, de rapines et de débrouilles pour lui survivre et la regarder froidement au quotidien au fond des yeux, entre bitures et drogues qui vous laissent sur le carreau bien loin des paradis artificiels supposés, la faim qui fouaille les ventres et le sexe, consentant ou non, qui étreint tous les orifices masculins et féminins. La raconter, la mettre en mots, lui donner l’ossature émotionnelle que les faits matériels lui dénient, relèvent de la prouesse que bien peu réussissent. Sans doute parce que la plupart de ceux qui l’ont subi et souffert dans leur chair et leur cœur règlent ses comptes avec elle, une fois qu’ils en sont sortis.

Quoique Le pain nu, classique de la littérature maghrébine contemporaine, de Mohamed Choukri ait connu une notoriété sulfureuse, en partie sans doute véhiculée par la censure dont il fut l’objet durant de longues années dans son pays, le Maroc, propagée par des oulémas secs comme des coups de trique et des bourgeois au conservatisme hypocrite, fréquentant des bordels plus chics et offusqués par cet étalage de sueurs intimes populacières, il n’échappe pas néanmoins à l’échec de cette triste narration.

Trouver de l’excellence au Pain Nu parce qu’il se passe dans un Maroc miséreux, non dénué de violence raciste et sexiste, réalité souvent occultée dans tous les bas-fonds du monde et par tous les gouvernements, est une entourloupe intellectuelle. Le contexte géographique est d’une importance toute relative. La misère est la même partout et tous les enfants pauvres, puisqu’il s’agit ici de l’enfance de Mohamed Choukri, certes survivent d’arnaques et de deals illicites, mais tous ne se tapent pas des chèvres, des chiennes ou des génisses, ne fricotent pas pour quelques deniers avec des pédérastes  ou n’enfouissent pas la sauvagerie de leur solitude affective dans le vagin des prostituées que par ailleurs, l’auteur semble mépriser tout autant que les femmes que l’on épouse ensuite. Jean Genet qui fut son ami, a sans doute respiré dans le Raval barcelonais, la même atmosphère délétère.

Un certain voyeurisme, même littéraire, y trouvera certainement son compte de bandaisons, de frissons et de compassion. Mais ce récit autobiographique âpre et rude où la haine le dispute à la colère et la frustration à l’obsession sexuelle tourne vite à une litanie d’évènements réitératifs, qui rétrécissent peu à peu l’étoffe de son auteur à une peau de chagrin glaciale et glaçante. Le ressenti du héros n’épouse pas la réalité du vécu et la pauvreté du vocabulaire, simple et rustre, aux phrases presque crachées, n’arrange pas cette absence, voulue ou non, d’émotions, quelle que soit leur cruauté. L’analphabétisme et le manque de structure de l’enfant Mohamed ne justifie pas la malhonnêteté littéraire de l’adulte Choukri, devenu écrivain. La détestation justifiée envers un père abject, alcoolique et violent, qui n’a de paternel que sa fonction spermatique, allant jusqu’à assassiner son propre fils, Abdelkader, que la maladie transforme en une bouche inutile à nourrir, n’explique pas tout. Comment l’auteur peut-il faire l’impasse sur sa propre condition qui voulant échapper à la personnalité destructrice de son géniteur et à la soumission de sa mère, dépendante sexuellement, reproduit exactement les arcanes du même modèle, entre ressentiment, frustration, mépris de l’Autre, masculin et féminin, violence gratuite, le tout épicé d’un sentiment revanchard, taraudé par un besoin de reconnaissance allant au-delà du simple anonymat ?

Pour faire du pain, n’importe quel pain, trois ingrédients sont indispensables, l’eau, la farine et le sel. Mais leur présence ne suffit pas à sa réussite. Bref, celui-ci, pour moi, a la saveur quelque peu aigre des pains mal cuits qui ne lèvent pas.

Le pain nu

Editions du Seuil

L’auteur : Mohamed Choukri (15 juillet 1935 – 15 novembre 2003) grandit au sein d’une famille modeste du Maroc, dans la région du Rif, frappée dans les années 1940 par l’exode rural. Pour échapper à la famine et à la misère, la famille s’installe en 1943 à Tanger, puis à Tétouan, en butte au mépris des citadins.

Cette autobiographie (interdite au Maroc de 1983 à 2000) jugée subversive a d’abord été publiée en anglais en 1973, grâce à Paul Bowles, écrivain et ami de l’auteur qui le fait connaître aux Etats-Unis. En 1981 paraît la version française, traduite par Tahar Ben Jelloun. Il faudra attendre 2000-2001 pour que l’ouvrage soit publié en arabe.

© Mélanie Talcott  – 20/04/2012, www.lombreduregard.com

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