L’auteur conteste de manière très complète l’idéologie du néolibéralisme. Il désigne par le terme de « globalisation » l’espace économique mondial, « mondialisation » désignant la vaste bureaucratie d’un pouvoir insuffisamment critiqué.

Depuis les années 1960 se sont imposés les dogmes simplistes du néolibéralisme : un marché libre de toute intervention de l’Etat assurerait liberté et bonheur. Bien sûr, en cas de crise, l’Etat reste utile, mais son action doit aller dans le sens des marchés. Des postulats : l’être humain agit de manière rationnelle et égoïste ; cet individualisme est le moteur du bien-être social ; l’Etat doit donc ne pas intervenir dans le champ économique ; seul le marché est un régulateur efficace, grâce à la spéculation ; le monde doit devenir un marché dans lequel ces pratiques pourront se déployer.

Ces dogmes  considèrent les entrepreneurs comme les nouveaux bienfaiteurs de l’humanité. La manière dont il devient impossible d’analyser sérieusement le phénomène de l’inflation est emblématique. Elle est considérée du point de vue de ses effets et non plus de ses causes, ce qui permet de ne faire intervenir, pour la réguler, que les hausses de taux d’intérêt, au bénéfice des plus riches, disposant d’une forte épargne, alors qu’il y aurait toute une panoplie d’autres mesures possibles.

Depuis les années 1980, les placements accroissent le chômage et ramènent le rôle des syndicats à la négociation d’augmentations de salaires, elles-mêmes considérées comme freins à la compétitivité, malgré l’augmentation du coût de la vie.

La fluctuation des taux d’intérêt provoque pourtant, dès les années 1980, la concentration mondiale d’un système de rentes financières sans risque, ouvrant le chemin à une crise généralisée. Les profits boursiers deviennent le cœur de l’économie, au détriment des caisses d’épargne américaines, en faillite, du ralentissement de la croissance des pays européens, de l’endettement des pays en développement. Les banques centrales, hors d’atteinte de la critique, deviennent les gardiennes de l’économie de rente néolibérale.

Les banques internationalisent leurs transactions, sans provisionnements suffisants. Associées au développement des agences de notation, elles rassemblent les mécanismes de la crise, basée sur la dérégulation, dans le but de fournir une rente optimale aux « épargnants » les plus riches.

A nouveau, ce sont des postulats qui dominent : par définition, le secteur public, gaspilleur, servi par des fonctionnaires inefficaces, est un plus mauvais gérant que le privé ;  les impôts que lèvent les Etats sont excessifs et inflationnistes. Les Etats sont déficitaires, et leur endettement évince le secteur privé du crédit ; leur pression fiscale croissante décourage la productivité du privé, au détriment de la croissance.

Cette dogmatique ne reconnait pas le rôle investisseur de l’Etat, qui finance les infrastructures et la formation, dans l’intérêt, d’ailleurs, des acteurs privés. Elle néglige le poids croissant de la fiscalité indirecte sur les revenus modestes. Les Etats réduits aux contraintes du FMI voient d’ailleurs augmenter pauvreté et exclusion. Autre diktat, celui de la flexibilité, c’est-à-dire de la baisse des bas salaires, au prétexte du maintien de l’emploi, mais au bénéfice des actionnaires… Reste à réformer les retraites en Europe ; le passage progressif à la capitalisation et le recul des cotisations patronales fragilisent les systèmes par répartition, tandis que le risque de faillite se produit où se profilent les fonds de pensions. Reste à réformer le système de santé… Car il faut combattre la pression fiscale, bien que les pays à forte fiscalité continuent à attirer plus d’investisseurs, en raison de la qualité de leurs infrastructures financées par l’impôt.

Le travail se motive par l’aspiration à devenir riche, et non par sa dimension de réalisation personnelle ou d’utilité sociale. Ces présupposés bradent les entreprises publiques, au profit de milliardaires devenus intouchables. Multinationales et nouveaux riches sont des « investisseurs », (et non des spéculateurs) – à courtiser. Des systèmes de classements comptables établissent des hiérarchies faisant pression sur les Etats insuffisamment néolibéraux, et écartant toutes les vraies questions.

Ainsi de la réflexion sur le réchauffement climatique : sous l’effet des raisonnements néolibéraux, les actions de redressement sont confiées à ceux qui créent les problèmes. Il y a aussi des débats qui font diversion, comme celui de la rétribution des traders, ou la dénonciation des paradis fiscaux, sans efficace remise en cause du secret bancaire, des banques offshore ou des paradis fiscaux : il ne faudrait pas jeter le doute sur la légalité des fortunes rapides ou des mécanismes de la globalisation.

Sont évacués les préoccupations écologiques, la fragmentation de l’espace social, l’altération du sens de l’éthique économique et de la justice, la perte de conscience de l’irrationalité des structures de production, la perte de cohérence des espaces économiques, le repli vers des idéologies fondamentalistes, l’exode des cerveaux. Le sens du bien public et de l’Etat se désagrègent, et les opinions publiques s’habituent aux excès de leurs dirigeants.

Le système universitaire ne freine pas la diffusion de l’idéologie néolibérale, sous l’influence du choix des prix Nobel, attribués sur le plan économique à des tenants de modélisations mathématiques des grandes universités américaines. La construction des diplômes est orientée vers les techniques d’enrichissement personnel légitimant toutes les spéculations financières. La prouesse mathématique occulte la réalité et l’imprévisibilité du vivant et favorise l’ascension d’une oligarchie se drapant dans les apparences de la raison. De la sorte, le nombre de ces diplômés au profil de techniciens à l’esprit conformiste, représente plus du cinquième des diplômés américains.

Les activités financières issues de modèles mathématiques, sans contact avec le réel, mises en œuvre par des modélisateurs très bien payés, créent des risques élevés.  Se créent des marchés à terme ouverts à la spéculation, qui inhibent les possibilités de gestion politique et économique, en vertu du postulat selon lequel le marché corrige les erreurs des gouvernements. Les créances bancaires vendues sous forme d’obligations permettent aux banques de développer le crédit sans augmenter le capital, avec une explosion de l’activité des fonds communs de placement et du marché des changes, sans contrepartie productive dans l’économie réelle. De plus, la fièvre de fusions et acquisitions contribue à l’effervescence boursière, tandis que la croissance de l’endettement des Etats, des grandes entreprises et des banques elles-mêmes, double les profits en quatre ans.

La crise de la dette grecque éclaire de manière crue les inconvénients du système. La preuve est suffisante de l’inexactitude du principal dogme néolibéral et de l’effet pervers des ordres d’achat automatiques. En même temps, on voit se constituer une nouvelle aristocratie : milliardaires, managers de multinationales et de banques internationales, opérateurs financiers, bureaucrates internationaux, aux nombreux privilèges, épargnants bénéficiaires de gains spéculatifs. Ce modèle a l’air attractif, occultant la dimension pernicieuse de l’évolution actuelle. La manière dont les plus riches ont l’air de redistribuer financements, fondations et organisations caritatives pousse à l’euphorie et à la courte vue. Or, l’arrogance de la richesse est le résultat de la mise entre parenthèses de la légalité et de l’intérêt général. La morale du plein emploi est discréditée par une civilisation des affaires dont l’envers du décor montre le lien entre économie, politique, et, parfois, crime organisé. La criminalité d’affaire (abus de biens sociaux, position dominante, publicité mensongère), est bien moins réprimée que les formes qu’elle prend dans les couches pauvres de la société. Le rôle du FMI dans l’asservissement des Etats crédules, par le biais de privatisations bradées, le travail dans les pays-ateliers ne sont pas présentés comme immoraux, l’exigence de justice sociale semble passer par pertes et profits. Face à ces effets concrets, la contestation devrait contester les causes des dérives.

Cette oligarchie se constitue depuis la guerre froide, par le biais de la critique du totalitarisme et de la diffusion du modèle capitaliste. Les chocs pétroliers, sur fond de dérégulation monétaire américaine, amènent un endettement et un afflux concomitant de pétrodollars, qui financent des prêts à des pays du tiers-monde. Ces prêts et fonds de placements favorisent les infrastructures, le marché des armes et des produits de luxe, et l’envol des secteurs BTP de pays dont les acteurs sont mal payés ; les dividendes prennent la direction des paradis fiscaux. Mis sous la coupe de leurs financeurs, par le biais d’un FMI sous influence américaine, les pays du tiers-monde écrasent leurs finances publiques au bénéfice de firmes internationales.

L’effondrement du bloc soviétique et l’extension de l’Union européenne voit l’explosion des milliardaires russes, sans qu’aucune justice ne s’interroge sur l’origine de ces fortunes. Les « tigres asiatiques », qui s’endettent peu, deviennent des géants industriels, au détriment des anciens pays industrialisés qui recourent aux délocalisations. La culture des affaires atteint un niveau mondialisé. Ce pouvoir fonctionne selon un réseau liant hommes d’affaires et politiques, gouverneurs de banques centrales, responsables des agences des Nations Unies, FMI, OMC, patrons des médias, des grandes ONG, universitaires. Ce système n’empêche pas certaines faillites retentissantes. En parallèle, on a assisté à la montée en puissance d’agences spécialisées, comme l’OCDE ou la Commission européenne, dont les écrits valident les thèses néolibérales.

Le poids des Etats Unis, des pays européens, du Japon et des pays émergeants dans la désignation de leurs responsables amènent à des prises de positions politiquement correctes. Rapports et bases de données de ces organisations constituent une source de références. Des études permettent de faire pression sur les Etats en termes d’orthodoxie néolibérale, en faveur de la flexibilité du travail, de la « bonne » gouvernance, de la protection des investisseurs étrangers. Ces institutions, dotées de budgets importants, font rayonner les idées néoconservatrices. Leurs études contribuent aux classements des Etats.

Il faut considérer  également le rôle de la presse internationale, qui influence, jusque dans les médias télévisés, les contenus, par ses analyses pseudo-rationnelles, le leitmotiv de la carence des gouvernements et de la légitimité des actions de spéculation.

Le G8 et le forum de Davos, et leur réseau relaient la parole des chefs d’Etat au sujet de la légitimité de la mondialisation. Le G20, qui comprend également des pays émergents, reste dans la ligne de l’orthodoxie globalisatrice, notamment en affirmant son soutien au FMI. La « langue de bois » néolibérale répète des stéréotypes langagiers, des histoires édifiantes du néolibéralisme. Il y a la « gouvernance », la « transparence », la « soutenabilité », la « recevabilité », mots creux au cœur du jargon : un style lisse, valorisant le modèle américain, soutenu par une diffusion culturelle du modèle culturel européen, liant abusivement capitalisme et progrès technologique.

Où sont les forces de changement ? Principal lieu de contestation, le forum social mondial rassemble depuis 2001 les mouvements qui cherchent des solutions pour bâtir une civilisation axée sur le développement humain. Des organisations développent également des attitudes réformistes : refus absolu de la mondialisation, induisant le décrochage des économies sous-développées ; refus marxisant de la logique capitaliste, (ATTAC) ; recherche d’une régulation et protection de l’environnement ; recherche, à la suite de la pensée d’Edgar Morin, d’une citoyenneté-monde. Se développe malgré tout une culture de la résistance et d’une utopie du dépassement de l’Etat-nation.

Les grands Etats du tiers monde sont-ils vraiment altermondialistes ? Leur apport, indispensable pour soutenir le mouvement altermondialiste, est tempéré par le bouleversement de la ligne de partage nord-sud. Les pays pétroliers et l’Arabie Saoudite, alignant leur politique sur celle des Etats-Unis, sont devenus membres du gouvernement mondialisé. Les pays en développement ont dû en rabattre, en raison de leur endettement.  Les pays asiatiques contribuent à leur tour à la mondialisation. Les gouvernements contestataires ne sont donc pas très nombreux, ni très crédibles.

Les pensées religieuses pourraient-elles constituer une alternative ? Dans les religions catholique et musulmane, l’usure est en principe interdite. La doctrine sociale de l’Eglise catholique, ou la théologie de la libération, ont joué un rôle modérateur. Dans l’Islam comme dans le Catholicisme, l’accumulation de biens matériels devrait viser le bien commun. Benoit XVI a délivré une encyclique qui pourrait constituer la charte éthique d’un mouvement altermondialiste, si elle était audible. Le développement de l’islam politique relègue au second plan la réflexion éthique. Toutefois, certaines banques dites islamiques pratiquent un choix éthique de leurs investissements, même si elles rétribuent leurs actionnaires. Ce n’est qu’en dépassant des positions fondamentalistes et des centrages identitaires que les religions seraient en mesure de constituer une alternative.

Tout cela posé, nul ne sait ce qui sortira des mouvements de contestation. Il semble que l’on assiste à une sorte de résignation envers une mondialisation irrépressible, portant en elle-même, à terme, les ferments d’une réappropriation de droits non nationaux : droit à la citoyenneté mondiale, au salaire social, à la réappropriation des moyens de production. Va-t-on vers une barbarie sans précédent, en raison des moyens accrus de contrôle social ? Va-t-on vers l’émergence d’une conscience commune à grande échelle ? Faudra-t-il en passer préalablement par de nouvelles calamités écologiques ? Le gouvernement mondial sera-t-il discrédité avant que les élites mondiales des pays émergents aient eu le temps d’en bénéficier ? L’hégémonie américaine et de son annexe européenne vont-elles reculer devant la montée en puissance des grandes économies émergentes ?

Ces enjeux sont brouillés par le discours et les pratiques sécuritaires et identitaires. Les malaises provoqués par les injustices de la mondialisation trouvent un exutoire dans les  questions identitaires et religieuses.

Il y a pourtant des tentatives d’économies solidaires locales, des essais de développement solidaire ou de réinsertion des exclus. L’augmentation du chômage et de la précarisation crée également, avec les jeunes et les immigrés pauvres, tout une réserve de déclassés, politiquement instables…

Les changements révolutionnaires et leurs lots de grandes souffrances n’adviennent que lorsque les oppositions sont devenues irréductibles. Est-ce seulement une question de temps ?  Il y a peut-être des voies d’une alternative.

Comme il a fallu abandonner le modèle marxiste, il faudra déconstruire le langage néolibéral. L’économie devrait être enseignée en corrélation avec un approfondissement culturel et interculturel, sans être vouée uniquement à la satisfaction de besoins matériels. Amoralisme et gaspillage sont les ennemis de la démocratie et de l’esprit républicain. Lavage – publicitaire – de cerveaux et refus des grands médias seraient des moyens de résister à l’idéologie de l’opulence.

Il faut s’attendre, dans le contexte actuel, à l’effritement probable des Etats-nations, avec des risques de revendication d’autonomies, et des espoirs de fédéralisme autogestionnaire, car la construction européenne s’est faite sur le recul des souverainetés, et du fonctionnement démocratique. La saine pensée des humanistes et des philosophes des Lumières pourra-telle alors se déployer ?

Le nouveau gouvernement du monde, Georges Corm
Éditions La Découverte

L’auteur :
Georges Corm est né en 1940 à Alexandrie (Egypte)

Categories: Essai, Opinion, Philosophie

1 réponse actuellement.

  1. Mamat Abakar Essono dit :

    Très intéressant ce document

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