Henri Vincenot (1912 – 1985), chantre de la Bourgogne, a terminé son ultime ouvrage moins d’un mois avant son décès. Cet ouvrage aurait dû être le premier d’un triptyque intitulé « Chronique de Montfranc-le-Haut ».

Montfranc-le-Haut, village imaginaire de la montagne bourguignonne, est à cette seconde moitié du XXème siècle ce que le village d’Astérix était à l’époque romaine : une communauté de quelques âmes vivant en quasi-autarcie à quelques 592 mètres d’altitude sur quelques 100 km2 de bois et de friches sans oublier les abeilles de Balthazar dit le Mage. Et c’est dans ce décor que Vincenot nous narre une expérience de sociologie hors du commun. Arrivent de Paris pendant la période pascale un enfant du pays devenu inspecteur des impôts à la capitale et son fils surnommé Loulou, futur licencié en sociologie et toxicomane notoire.

Rapidement Loulou est pris en charge par le Mage qui s’ingénie à utiliser les simples et les produits de la ruche pour respectivement stimuler les émonctoires du toxicomane afin d’en éliminer le poison injecté et pour fortifier son corps débilité par une vie lascive et vide de sens. Vincenot stigmatise à travers le Mage la société post-moderne dirigée par la triade « métro, boulot, dodo ». Il égratigne au passage les femmes, porteuses de pantalons et de banderoles au sigle du MLF, gérant avec brio leurs carrières mais élevant avec incurie une progéniture livrée à elle-même dont François alias Loulou (« …nom de petit toutou parigot qu’on promène avec un collier assorti à la robe de madame ») est le prototype dans l’aboutissement. Le binôme Balthazar-François mobilise une rare complicité à travers les travaux du quotidien et au travers d’originales expériences d’éthologie impliquant les hyménoptères, expériences que n’aurait pas reniées l’autrichien Karl von Frisch. Le traitement de Balthazar aboutit et François est guéri au grand dam du Dr Goldenberg, le « grand spécialiste toxicologue qui le « suivait » », ramené à la rescousse par le père de François à Montfranc-le-Haut.

Je ne peux m’empêcher de mettre un lien entre le Dr Goldenberg et le non moins fameux Dr Olivenstein très médiatisé dans les années 1980. Vincenot égratigne avec son bon sens paysan bien du terroir la société française post-moderne où l’identité se fragilise. Et Vincenot y va de bon cœur : « Voilà un gars qui ne voit jamais ni sa mère ni son père qui le laissent pourrir dans son merdier parisien de jeunes paumés pas seulement capables de pisser debout. » ou « Embrasser un lapin ! Et c’est pas foutu d’élever ses gosses ! ».

Quel prise de conscience donnée par cet homme de 73 ans mettant en opposition une microsociété qui a su garder des valeurs et une société post-moderne ne trouvant plus de sens dans son mouvement brownien quotidien ! La métaphore de la ruche est plus qu’explicite : « Cast after use ! ».

Le maître des abeilles

Editions Denoël et Folio

L’auteur : Henri Vincenot est né à Dijon en 1912

Categories: Société

About Vincent Stoffel

Liseur occasionnel Ami d'Hervé

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