À côté de la publication d’un inédit de l’auteur (La filière Esquiros), les éditions Impeccables republient Le gai désastre de Serge Sautreau qui parut d’abord en 1980 chez Christian Bourgois. Comment fut-il reçu alors, je n’en sais rien, mais ce livre pouvait-il (peut-il encore) être simplement reçu ? Il passe, traverse le décor funèbre de l’époque (et c’est toujours l’époque) et vient juste rayer, dans le corps du lecteur, la fatale obéissance aux mots.

Constamment court-circuitée, la poésie de Sautreau refuse le ralenti discursif. Ici, il ne s’agit de rien d’autre que « stopper | la grégarité des suggestions » pour maintenir en soi la « chance | d’être toujours surpris ».

Sautreau pousse les mots à leurs extrémités de sens et d’affiliations. Dans des poèmes souvent courts, toujours abrupts, découpés au laser dans l’alliage inconnu d’une langue improvisée, les mots se retrouvent tous plus ou moins portés à une pointe d’étrangeté telle que les rapprochements qui s’opèrent entre eux créent un vide dans lequel leurs singularités paraissent communiquer comme par faisceaux lumineux et froids, faisant d’eux des phares inconnus qui n’éclairent que le chaos de leur non-appartenance.

Dans Le gai désastre, toute la poésie de Sautreau parle ainsi de « l’espèce moi | qu’il faudra bien quitter » et s’escrime à détruire la tribu. Il n’est plus question de donner un sens plus pur aux mots de celle-ci mais de les ouvrir – par explosion glacée – à leur non-sens. Il n’est plus question que de séparer ces îles pour obliger au saut (« Tu attends de toujours | le saut qualitatif que nous nommons conscience »), il s’agit encore et toujours d’utiliser les mots à l’envers de leur peau sociale, de les retourner hors échange, de les retirer de leur nature de « monnaie du mental » pour les projeter dans l’espace d’une dépense infinie où rien ne leur arrive. Le gai désastre est ce buisson ardent où un langage de tigre renverse l’idolâtrie du temps. Nul ne l’a vu s’allumer, nul ne le verra s’éteindre. Vous n’êtes pas nécessaire.

Le gai désastre, Serge Sautreau
Éditions Impeccables

L’auteur :
Serge Sautreau (1943-2010) est né à Mailly-la-Ville (Yonne)

Categories: Philosophie, Poésie

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