Le titre du livre est tout de suite une interrogation : quel rapport avec « L’art de la guerre » ? Ce manuel militaire écrit par Sun Tzu qui fait référence depuis des siècles peut-il être mis en parallèle avec notre histoire militaire ? Notre armée a mené de nombreux combats depuis la deuxième guerre mondiale et entre autres les guerres d’Indochine et d’Algérie. C’est bien un type de guerre « à la française » qui est décrite, ou comment les guerres coloniales ont engendré notre société du XXIe siècle et notre façon de voir les choses. Si l’interprétation qu’en fait l’auteur peut être soumise à discussion, elle a le mérite de poser des questions
Le livre met en scène un jeune homme féru de peinture. La société lui a tout donné, puis tout repris. Il n’a pas de regret et vit chichement à Lyon dans une société qu’il ne comprend pas. Il va rencontrer Victorien Salagnon, peintre et ancien officier parachutiste qui va lui enseigner son art et lui raconter ses guerres.

Une analyse de la France

Le livre décrit notre la France sans concession au travers de sa gestion des crises (la guerre bien entendu mais j’y reviendrai plus tard), avec pour dénominateur commun en France le rapport de forces. Les décisions sans discussion préalable par les divers gouvernements qui jettent les manifestants dans les rues, qui de toute façon avaient envie d’y aller. Avec au bout du compte le même schéma : avancées des uns, reculades des autres, improvisation et finalement un désordre qui règne par l’accumulation de cas particuliers. La force est toujours la solution la plus simple et la plus évidente. Même quand elle a échoué, le plus facile est de dire qu’on n’en avait pas mis assez. L’analyse de la société française est sans concession et elle trouve ses arguments à la source d’une guerre qui a duré vingt ans : des jeunes hommes qui gagnèrent le maquis en 1943 et qui furent les militaires de la décolonisation, de Saïgon à Alger. L’auteur entre de plain-pied dans la crise d’identité que vit la France en 2011.

L’Indochine puis l’Algérie

Au-delà de cette critique sociale, il y la description des ces guerres coloniales oubliées, notamment celle d’Indochine, où l’espérance de vie d’un jeune officier arrivé de France ne dépassait pas un mois. Qui parle encore de cette guerre ? Ou sont passés les vétérans ? Pourquoi ne témoignent-ils pas ? Il est probable qu’un bon nombre d’entre nous est capable de parler de la guerre du Vietnam version USA. Il y a bien l’excellent film de Pierre Schoendorffer « La 317e section », ou « Diên Biên Phu » du même réalisateur, mais combien les ont vu ou s’en souviennent ? Pourquoi le même guerre juste un peu plus tôt avec les mêmes mots (Tonkin, Viêt-Minh, Hanoï, Mekong…) et les mêmes maux (boue, insectes, privations, mort…) est exorcisée par les uns et est taboue pour les autres ? La souffrance et l’héroïsme de l’armée française n’avait pourtant rien à envier aux Américains.
Jenni nous décrit cette guerre avec au moins, pour cette longue description, un talent égal (oui, j’ose) à celui de Norman Mailer dans « Les nus et les morts » quand il raconte l’histoire d’une patrouille pendant la guerre du Pacifique.
Ensuite, ces troupes vaincues seront envoyées en Algérie pour tenter de rétablir l’ordre dans une ville d’Alger soumise aux attentats. Les parachutistes venus là pour faire le sale boulot le feront salement. Là encore si on en sait plus depuis quelques temps sur l’usage de la torture, il est rare d’avoir de longs témoignages sur ce qu’on appelait alors « les évènements d’Algérie ». Comme Michel Schneider dans « Comme une ombre », Jenni nous fait découvrir ce qu’était cette guerre, la violence et les déchirements qu’elle a engendrés, avec en elle les racines de ce qu’est la France aujourd’hui.

« On n’apprend pas impunément la liberté, l’égalité et la fraternité à des gens à qui on la refuse ».

L’art français de la guerre, Alexis Jenni
Gallimard

L’auteur :
Alexis Jenni est né à Lyon en 1963



5 réponses actuellement.

  1. [...] nombreux ces derniers temps avec s’il ne fallait en citer qu’un le dernier Goncourt, L’art français de la guerre. Il n’est pas question d’ici d’établir un quelconque parallèle entre les deux [...]

  2. [...] Mur, le Kabyle et le marin, Antonin Varenne Sur un sujet proche du dernier prix Goncourt (L’art français de la guerre), mais plus court, 300 pages. Il n’y en a pas une de trop et le livre rivalise largement avec [...]

  3. Vincent Stoffel dit :

    Indéniablement cet ouvrage aura le prix Goncourt 2011 le 2 novembre à 12h45 chez Drouant.
    Alexis Jenni, bizut de l’écriture (c’est son premier roman) et professeur de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) au civil, analyse en naturaliste les guerres coloniales de la France dans « L’art français de la guerre ». L’occident (sans o majuscule en l’occurrence), dont la France, n’entreprend que des guerres asymétriques où les victimes se chiffrent dans un rapport d’au plus un mort occidental pour dix morts dans l’armée adverse. Il en a été ainsi en Indochine puis en Algérie. Parmi les données historiques de cette oeuvre, les historiens mettront vraisemblablement certains développements en difficulté. Mais ne s’agit-il pas d’un roman ?
    D’un point de vue stylistique, ce gros roman de plus de 600 pages entretient un mouvement de vagues entre les deux protagonistes : un jeune homme paumé, bien de ce siècle et de notre société, et un capitaine retraité de l’armée française féru de peinture. Un échange de bons procédés permet au jeune homme d’apprendre la peinture auprès du capitaine qui, en contrepartie, bénéficie de la narration de sa vie de militaire par le rapin en herbe. Sac (dans les six chapitres intitulés « roman ») où le narrateur décrit les faits de guerre du capitaine Salagnon du maquis à la guerre d’Algérie ; ressac (dans les sept chapitres appelés « commentaires ») où le narrateur, écrivant à la première personne du singulier, fait l’exégèse du roman de la vie de Salagnon, discute avec ce dernier, vit dans son siècle et esquisse de hardis ponts entre les guerres coloniales de la France et l’état actuel de la société française.
    Enfin, notre professeur de biologie manie une langue riche tant dans la syntaxe que dans le vocabulaire.
    N’hésitez pas : foncez et achetez le Goncourt 2011!

  4. Roman P. dit :

    ça fait un moment que j’entends parler de ce livre, mais je le lirai.

    Mon grand-père a fait l’Indochine pendant trois ans. Son état d’esprit était très mitigé : sortant de l’occupation, il ne comprenait pas pourquoi on lui demandait « d’occuper » un autre peuple.
    Roman P. recently posted..Les chemins de granit – I ghjuvannali, de Philippe FranchiniMy ComLuv Profile

  5. Un livre puissant, qui revisite avec humanité l’histoire et la société française, par ses mythes.

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