Plus de 55 après la reconnaissance d’indépendance de l’Algérie, le sujet est toujours sensible pour Naïma, jeune femme moderne qui se questionne sur ses origines. Pourquoi son grand-père Ali a-t-il quitté son pays avec toute sa famille ? Pourquoi le silence de son père à ce sujet ?
Le livre se présente en trois parties et suit trois générations.
D’abord celle d’Ali dans les années 50 dans les montagnes en Kabylie. Suite à un gros coup de chance, il devient un homme important du hameau de villages. Le fait d’être une espèce de « notable » lui confère des droits mais aussi des obligations dont les démonstrations viennent de la tradition de ce qu’un homme riche doit faire. Et ce n’est pas forcément compatible avec une bonne gestion. Il y a beaucoup d’anciens combattants des deux guerres (dont les uns sont persuadés que la leur est plus glorieuse que celle des autres) et pour ces vétérans le rapport à la France est très fort. Et puis après tout l’Algérie c’est la France. Quand pour la première fois des soldats indépendantistes vont venir dans le village, tout va se compliquer pour Ali.
La deuxième partie est consacrée à l’arrivée en France de toute la famille. Personne n’est préparé à cela, ni les gens qui doivent tout quitter, pas plus que ceux qui doivent les accueillir. C’est donc un véritable choc pour les « rapatriés ». Ce n’est pas la France qu’ils s’imaginaient. Ils sont logés dans des conditions épouvantables. Il faudra de longs mois avant qu’une habitation en dur leur soit attribuée. Ce sera en Normandie dans une cité.
La dernière partie est consacrée à Naïma, issue de la troisième génération, qui part à la recherche de ses origines. L’Algérie pour elle c’est plus un silence qu’autre chose. Personne de sa famille n’y a jamais remis les pieds.

Avec un formidable sens de la narration (un vrai page turner comme on dit), Alice Zeniter nous plonge dans ce qu’était l’Algérie quand elle était encore française, puis dans le monde de ce que sont devenus la majorité de ceux qu’on appelle les Harkis (plein de gens ont été mis dans le même sac avec ce mot). Dans cette histoire humaine riche, en racontant la vie au quotidien, on comprend que rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y parait. Qu’il est compliqué de se resituer dans un contexte des dizaines d’années après, de juger une action sans en saisir l’instant présent. Tous les Harkis n’étaient pas des traîtres comme tous les Français n’étaient pas des collabos. Partout il y a des salauds et partout il y a des gens biens. Et puis il y a ceux entre les deux, qui essaient de s’en sortir.
C’est très bien décrit dans ce livre, sans jugement. Il y a une scène extraordinaire avec le grand-père qui décide d’aller boire une bière dans un café, avec ses médailles au revers, qui résume à elle seule l’esprit du roman.
Le livre a été récompensé par le prix Goncourt des lycéens, dont la clairvoyance ne se dément pas. C’était un minimum pour ce récit prenant et maîtrisé.

L’art de perdre, Alice Zeniter
Flammarion

L’auteur :
Alice Zeniter est née en 1986 à Clamart

Categories: Historique, Témoignage

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