J’ai lu pour la première fois un texte de celle que tout «passionné de bouquins » doit déjà connaître : Yôko Ogawa. Un récit paru en français en 1999, et qui a même été « porté à l’écran » en 2005.

C’est l’histoire hallucinée d’une jeune fille qui travaille dans un laboratoire où il n’y a que deux employés : elle, comme secrétaire, et son employeur, directeur et principal « ouvrier ». Leur tâche est de recevoir, enregistrer, après écoute préalable des raisons de leur dépôt – des objets divers, qu’on appelle « spécimens », qui, pour la plupart, représentent des moments douloureux dans la vie de leurs « possesseurs ». Le but est que les gens s’en débarrassent tout en les conservant – car le laboratoire se propose à les conditionner et garder indéfiniment. Leurs propriétaires peuvent les revoir à n’importe quel moment. Entreprise lucrative, bien sûr, et ayant un rôle « thérapeutique » : les gens se sentent soulagés, libérés, capables de passer à autre chose, après avoir fait le deuil de divers événements à travers ces objets : champignons, partition musicale (spécimen sonore, celui-là !), les os d’un moineau de Java. La jeune fille est arrivée ici après avoir travaillé dans une usine de boissons gazeuses et où, suite à un petit accident, avait perdu le bout de son annulaire gauche. J’ai retrouvé dans les détails, le rythme du récit et le thème unique et obsédant l’ambiance du « Sommeil » de Haruki Murakami – et pas pour rien, l’autre japonais étant un des écrivains préférés d’Ogawa.

Après lui avoir offert une paire de chaussures, en lui demandant de ne plus en porter d’autres, le directeur se montre de plus en plus attiré par la jeune fille qui, à son tour, ne reste pas indifférente. Si M. Deshimaru garde son calme de toujours, la fille est de plus en plus liée à lui – guettant le moindre de ses gestes de désir, se soumettant à ses humeurs, sans jamais prendre l’initiative des gestes ou actes amoureux. Les chaussures que la jeune fille reçoit s’emparent d’elle, au fur et à mesure de son amour : elles étaient si confortables, que la fille ne peut ou ne veut pas renoncer aux délices d’une telle possession.

Cette soumission, doublée de passion et de jalousie, n’échappe pas à d’autres personnages, qui s’inquiètent pour elle et essayent de la convaincre de quitter les lieux, le travail et les chaussures ! Surtout que les secrétaires d’avant avaient disparu assez vite.

« Dépendante », malgré la grande liberté que lui offre ce poste, la fille va finir par proposer son doigt amputé comme spécimen à son patron-amoureux. Pleinement consciente que cela équivalait à un sacrifice – après avoir assisté à un autre sacrifice, celui-là à l’insu de la fille : une rescapée d’un incendie qui avait offert sa cicatrice comme spécimen, ne sachant pas que cela équivaut à sa mort.

J’ai vu dans cette nouvelle le conte de Barbe Bleue renversé : la femme qui chez Perrault faisait « tout » pour se sauver, est dans le récit de Yôko Ogawa la fille qui fait « tout » pour disparaître. Si dans le conte Barbe Bleue est tué, dans notre récit M. Deshimaru reste en vie et attend sa prochaine victime.

L’annulaire gauche est le doigt destiné à porter l’alliance ; celui de la fille, amputé dès le début, n’arrivera jamais à en porter une.

Ce qui m’a surtout intéressée : cette façon d’aimer jusqu’à… mourir.

S’être offerte elle-même comme spécimen, à travers son annulaire, c’est pour nous dire que pour conserver l’amour il faut… disparaître ? Que le vrai amour coïncide avec la mort – ce que Shakespeare, d’une manière beaucoup plus contournée, nous dit aussi dans son « Roméo et Juliette » ?

L’Annulaire

Editions Actes Sud

L’auteur : Yôko Ogawa est née en 1962. Elle vit au Japon et se consacre à l’écriture. Tous ses livres sont publiés aux éditions Actes Sud.

Categories: Nouvelles, Passion

About sanda voica

qui aime (depuis) toujours lire, écrire et traduire voir aussi la revue paysages écrits https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

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