Pas d’explication, et encore moins de conclusion à des écrits de Lacoue-Labarthe, dans ce dernier livre, « La Véridiction », publié par Jean-Christophe Bailly. Il s’y agirait plutôt de bien dire la vérité. Et même le mensonge : la mentir-diction ! Mais, à mon sens, à tous mes sens même, il s’agirait plutôt, dans ce livre de Bailly comme dans ceux de tous les écrivains, d’une traduction. De la traduction littérale, transposition d’une langue dans une autre, jusqu’à la traduction instantanée en mots d’une expérience, en passant par la traduction chez Walter Benjamin. Si Bailly et Lacoue-Labarthe se réfèrent plutôt à un autre texte de Benjamin,« [Le conteur ou] Considérations sur l’œuvre de Nicolas Leskov », moi, c’est sur « La tâche du traducteur » que je me penche ici : « La traduction est une forme. Pour l’appréhender en tant que telle, il convient de revenir à l’original». Cette citation fait partie elle-même d’une TRADUCTION INEDITE de Benjamin, réalisée par Cédric Cohen Skalli et publiée aussi en 2011. Ce qui confirme qu’on a affaire à une traduction sans fin des choses !

Après une traversée DITE de certains textes de Lacoue-Labarthe – traversée que j’appellerais TRANSDICTION ! –, J.-Ch. Bailly lui-même traduit et SE traduit.

Traduction – traducere ! : ce serait mener loin, plus loin que quiconque avant, un cheminement. Nous transporter ailleurs, nous dit l’étymologie. Prendre un autre sentier, mais pour revenir au « droit chemin », celui de traducteur dans une âme et un corps. Trahir sa propre mort, surtout. Avec chaque livre, pouvoir se dire qu’on l’a, encore une fois, trompée. Le REGRET de ne pas avoir d’autre mot que celui de «  traître » pour nommer celui qui trahit est doublé de la JOIE de le dire quand même : traître de sa mort est chacun qui écrit.

Il s’agira donc de la traduction des philosophes comme Heidegger, Philippe Lacoue-Labarthe ou Jean-Luc Nancy. De cet a-philosophe, comme j’aime appeler Maurice Blanchot, et de ses expériences sans limites traduites dans ses livres. De même que des poètes Hölderlin, Nerval, Baudelaire et Celan. De Montaigne ou Jean-Jacques Rousseau, de même que Walter Benjamin, Georges Bataille et Büchner. Et Antonin Artaud. Et des autres livres de Jean-Christophe Bailly, surtout celui de 1971 sur Benjamin Péret, « Au-delà du langage ».

Tous ces noms peuvent donner l’impression, vu le livre d’à peine 90 pages de Bailly, qu’on est devant un résumé et que le livre reste à être écrit. Mais non, « La véridiction » de Bailly se suffit à lui-même. Même si sa densité s’accentue au fur et à mesure de la lecture, même s’il y a de l’allemand dans le texte et la traduction jamais suffisante, cette lecture ne m’a jamais paru ardue ou rebutante. Et surtout elle a été pour moi l’occasion de traduire, avec les mots des autres, filtrés par mon corps et mon âme, MON EXPERIENCE A MOI DE LA MORT, éprouvée il y a quelques années, et qui semble être pour tout écrivain l’origine de son écriture.

Mon propre texte ici se veut une telle traduction.

Mais j’interromps cette « tâche » pour quelques instants et je donne un fragment « non traduit », autant dire une citation de « La Véridiction » :

« Ce qui est dit dans le livre Phrase [de Philippe Lacoue-Labarthe], c’est que tout ce qui s’écrit, tout ce qui a voulu produire un sens, phraser, n’est que la paraphrase d’une autre phrase qui est à la fois immédiate et immémoriale, intouchable et devinée, insistante et dérobée […] ».

Citation qui finalement fait elle aussi partie de la traduction. Ou de  la… tradiction !

La Véridiction ; sur Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Christophe Bailly
Christian Bourgois

L’auteur :

Jean-Christophe Bailly est né en 1949 à Paris



Categories: Essai, Philosophie, Poésie

About sanda voica

qui aime (depuis) toujours lire, écrire et traduire voir aussi la revue paysages écrits https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

1 réponse actuellement.

  1. Josef H. dit :

    Être traître à sa mort : très bonne et très juste idée. Lorsqu’on dit « Sa » mort, c’est en fait de l’idée sociale que l’on s’en fait que l’on parle, celle qui devrait obligatoirement passer par la communauté (on se demande bien pourquoi). Si tout le monde meurt un jour, au moins est-il laissé à chacun la possibilité de prendre « le goût de se concevoir lui-même, en tant qu’être conçu personnellement à une fin déterminable par lui seul » (Breton) donc de choisir sa propre mort, contre LA mort devant laquelle nous serions soi-disant tous égaux. C’est à celle-là qu’il faut être traitre. A le relire, très beau texte.

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