La religieuse, Denis Diderot

Ecrit par Pierre Etienne Loignon 3 Commentaires

Diderot, c’est pour moi l’écrivain aventurier, l’écrivain de la liberté pure, toujours en mouvement, toujours vif et brillant. Il joue dans l’écriture avec une liberté admirable, toujours rempli de surprises, il aborde tout avec la même légèreté triomphante.

Il va de soi qu’un individu de ce type est très difficile à saisir car sa liberté l’entraîne toujours à explorer de nouvelles possibilités d’existences. Il a ainsi la réputation d’avoir été un matérialiste athée alors qu’il me paraît généralement plutôt comme un désiste préromantique à la Rousseau et qu’il se montre ici comme un authentique chrétien anti-clérical dans un écrit dont le bouillant Martin Luther lui-même se serait probablement délecté. L’institution clérical est en effet exposée d’une manière très réaliste par Diderot dans La religieuse sans que la foi chrétienne authentique y soit attaquée d’aucune manière, bien au contraire.

Tout le roman tient dans cette phrase : «Ah ! Monsieur, si vous avez des enfants, apprenez par mon sort celui que vous leur préparez, si vous souffrez qu’ils entrent en religion sans les marques de la vocation la plus forte et la plus décidée.» (91)

Du début à la fin du roman, l’institution cherchera à s’imposer à la petite fille qui deviendra malgré elle sœur Sainte-Suzanne et cette dernière résistera irréductiblement, car elle a besoin d’exister librement. Elle résistera, bien que son cœur appartienne véritablement au Dieu chrétien avec qui elle a une relation personnelle. C’est même dans les vérités de cette religion qu’elle trouvera le courage et les raisons de résister à l’institution :

«Ce fut alors que je sentis la supériorité de la religion chrétienne sur toutes les religions du monde ; quelle profonde sagesse il y avait dans ce que l’aveugle philosophie appelle la folie de la croix. … Je voyais l’innocent, le flanc percé, le front couronné d’épines, les mains et les pieds percés de clous, et expirant dans les souffrances; et je me disais : «Voilà mon Dieu, et j’ose me plaindre !… Je m’attachai à cette idée, et je sentis la consolation renaître dans mon cœur». (99)

Sur le plan de l’écriture, j’ai beaucoup aimé le fait que Diderot fasse écrire ce roman pour la religieuse elle-même, et qu’il la fasse interpeller fréquemment son lecteur, «vous l’avouerai-je, monsieur ?», «dont vous jugerez, monsieur, comme il vous plaira », «sauf votre meilleur avis», etc… Cela donne une tournure militante au roman. Il est vraiment dommage que Diderot se mette à lui faire apostropher une personne précise à partir du milieu du roman («Vous fûtes de ce nombre» (93)). Évidemment, il s’agit d’une histoire vraie arrivée dans le cercle de ses amis, mais il aurait pu donner une portée universelle à cette histoire particulière si il avait simplement su tenir le cap qu’il a si bien tenu dans la première partie du roman.

Il arrive aussi assez souvent qu’en cours de récit, la simplicité de ton de la religieuse laisse place à un discours d’une précision philosophique qui ne colle absolument pas au personnage. Et comme la religieuse est elle-même narratrice, il n’est pas possible à Diderot d’intercaler un «dit-elle à en termes plus simples» ou un «voilà, en résumé, ce qu’elle fit comprendre à sa supérieure» pour bien faire passer ces incongruités d’expression.

Le roman comporte donc quelques défauts, mais ces défauts peuvent être pardonnés si on considère qu’ils n’existeraient pas si l’excellence du reste ne les ferait pas remarquer. Et, peut-on exiger de la liberté pure qu’elle se conforme totalement à la position qu’elle s’amuse à prendre ?

La religieuse, Denis Diderot
Folio

L’auteur :
Denis Diderot est né le 5 octobre 1713 à Langres et est mort le 31 juillet 1784 à Paris


Categories: Classique, Philosophie

3 réponses actuellement.

  1. Sans conteste un de mes bouquins préférés de Diderot.
    J’en garde à l’esprit une citation ou un extrait que je paraphrase ici : « La religion, il devrait être difficile d’y entrer et facile d’en sortir ». C’est tellement vrai !
    Pour la petite polémique j’avais cru comprendre que cette histoire n’est pas basée sur des faits réels mais sur une correspondance que Diderot a effectivement échangée avec l’un de ses amis particulièrement sensible, se faisant passer à ses dépends et pour s’en amuser pour la religieuse de l’ouvrage.

    • Louise Caron dit :

      J’ai vu au Théâtre de la commune d’Aubervilliers en 2003 la pièce à partir du texte de Diderot, mise en scène par Anne Théron. Je cite ce qu’elle notait dans le programme donné aux spectateurs.

      La Religieuse est l’histoire d’unenfermement qui se passe à la fin du XVIIIème siècle, dans une institution religieuse, mais qui a une résonnance tout à fait contemporaine. Car si notre époque a développé ses propres modalités pour circonscrire ses indésirables, la lutte de ceux qui essaient de s’évader garde la virulence du combat de Suzanne Simonin, deux siècles auparavant. Parce qu’une cellule restera toujours une cellule, quel que soit le système qui l’a générée.

      Nous en étions là lorsque nous avons monté pour la première fois ce texte, créé en 1997, au Théâtre National de Bretagne. Aujourd’hui (note : en 2003), six ans plus tard, notre lecture ouvre un autre axe. Non pas que nous annulions le postulat de l’enfermement, mais nous y ajoutons une nouvelle hypothèse, à la manière dont un acteur « fixe » certains éléments dans une scène, avant d’y ajouter au fur et à mesure d’autres couches. Ce qui nous a saisis dans cette relecture, c’est un sentiment de « trop »: trop de larmes, de sang, de douleur et d’extase. Au final, trop c’est trop, on ne croit plus à rien et on nage en pleine fiction. Mais cette fiction, d’où vient-elle, sinon de cette jeune religieuse qui écrit ses mémoires, ou mieux encore : sa mémoire. Une mémoire qui décline sa souffrance en utilisant différents protagonistes, mais pour mieux les ramener à elle, comme si elle-même était le point d’origine de tous ces personnages.
Suzanne se présente comme une adolescente qui, avant même que cela lui soit énoncé expressément, vit dans la position d’un tiers exclu au sein de sa famille, et présume qu’il y a à ce traitement une cause secrète. En clair, cela signifie qu’elle a toujours su qu’elle n’était pas la fille de l’homme dont elle porte le nom. La parole de sa mère, muette d’abord avant d’enfin s’exprimer, est comme la hache qui fend le tronc. C’est une parole qui annihile la jeune fille (« Vous n’avez rien, vous n’aurez jamais rien », dit la mère. Ce qui signifie en fait: « Vous n’êtes rien, vous ne serez jamais rien »). Le tronc fendu, conséquence de cette parole, va continuer à se démultiplier. Nous assistons au développement d’une logique schizophrénique, à un être qui en n’étant rien devient tout. C’est ce qui donne cet étrange climat d’irréalité baignant l’ensemble du récit, où la jeune fille, après sa mère, affrontera successivement et sur des modalités différentes, ses trois supérieures – appelées  » ma mère « , comme le veut la convention ecclésiastique -, qui nous apparaissent comme autant de déclinaisons de sa génitrice, ou comme autant de fictions. Interlocutrices ou adversaires, toutes ces femmes – qui n’en sont peut-être qu’une – semblent utiliser le corps de Suzanne tel un simple véhicule, pour pouvoir faire entendre leurs voix. Du coup, on ne sait plus qui parle, bien qu’il y ait un seul corps devant nos yeux. Un corps enfermé, à qui l’on refuse une vie propre, et qui réinvente le monde en l’incarnant à lui seul. Un monde de douleur.’
Anne Théron, Octobre 2003

    • Pierre Etienne Loignon dit :

      Très belle citation à garder à l’esprit en effet!
      Pour ce qui est des origines de l’inspiration de Diderot pour La Religieuse, il semble qu’il y ait toutes sortes d’avis.
      Comme il a pris vingt ans à l’écrire, il est fort possible qu’il se soit amusé, comme vous dites, au cours de cette période d’écriture, mais il semblerait qu’il se serait inspiré au départ de l’histoire originale réelle d’une religieuse du couvent de Longchamp, Marguerite Delamarre, qui avait écrit à la justice pour demander qu’on la délivre du cloître où ses parents l’avaient enfermée. Tous les salons parisiens en parlèrent beaucoup en 1758, et elle fut soutenue par un habitué du salon parisien de madame d’Epinay, amie de Diderot.
      Elle aurait tout de même, malheureusement perdu son procès.

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