Antonin, jeune homme bien sous tous rapports, élevé à la va comme j’te pousse par un couple improbable de post soixante-huitards, travaille pour une agence immobilière de luxe. Bien mis, cultivé, il a des atouts pour réussir. Mais derrière cette façade en trompe-l’œil se dissimule un être complexe aux multiples TOC, maniaque de l’hygiène corporelle, traquant le moindre grain de poussière jusqu’à l’obsession, rangeant méticuleusement son appartement où la présence de sa maîtresse Monika et de son clébard lui devient vite intolérable. Un jour, dans la Plaine Monceau, il rate une vente parce que deux ivrognes ont élu domicile sur un banc en face du porche bourgeois. Pris d’un irrépressible dégoût envers cette déchéance humaine, il bat l’un deux à mort. Le point de départ de son histoire est là. Il décide de purifier Paris en éliminant ceux qui le défigurent. La suite est à lire…

La forme romanesque choisie par l’auteur – essayiste et philosophe - le libère des contraintes formelles et des prises de position personnelles de l’essai. C’est un peu trop gros ? Oui. Très mal pensant ? Oui. Sujet à polémique ? Evidemment. Dans une outrance célinienne son personnage (croisement de Bardamu et des héros de Michel Houellebecq) laisse libre cours à son délire pathologique : se débarrasser de la vermine. Antonin montre la face inavouable des êtres (in)humains, la sienne et celles des chantres de l’humanitaire qui aident avec componction sans s’attaquer au mal.

Donner des tentes aux SDF ça paraît humain à première vue. Constat primaire : ils seront mieux. OK. Interrogeons-nous sur l’humanité de faire du camping par -10° le cul sur le bitume. L’humanité, la vraie, consisterait de les prendre chez soi, les loger dans sa chambre d’ami vide. Mais qui ferait ça ? La pièce jetée sans un regard ou pire avec un sourire gêné, la vieille parka déposée en douce sont les oboles faites à notre mauvaise bonne conscience (ou vice versa). En leur for intérieur, beaucoup de ceux qui gratifient d’un don les pauvres bougres affalés sur un carton aimeraient que d’un coup de baguette magique ils disparaissent de leur vue. Oui, dans ce roman, l’auteur donne des coups de griffe à la bienfaisance hypocrite.

L’idée que développe Pascal Bruckner dans ce polar sociétal ambigu, c’est que la solution ne se trouve ni dans le nettoyage radical envisagé par Antonin, ni dans les bonnes œuvres. La solution serait d’agir en amont, bien avant que les travailleurs pauvres soient à la rue, que les vieux ou les jeunes deviennent SDF, réduits à la misère dans un Paris d’aujourd’hui aussi effroyable que celui de Zola.

Voir dans ce livre une croisade contre les gueux, les clochards serait une erreur, une lecture au premier degré. Pascal Bruckner en philosophe appuie là où ça fait mal et il est prêt pour cela à nous plonger dans la fange, à nous menez au bord de la nausée comme il l’a fait déjà dans Lune de fiel, Parias ou L’Amour du prochain. Il nous place face à nos contradictions et notre culpabilité comme dans son essai sur le Tiers-mondisme Le sanglot de l’homme blanc. Sans référence à une quelconque morale, il nous fait accéder à la  vérité complexe de l’individu, on constate dans ce livre qu’un déshérité n’a pas forcément que des qualités et que celui qui fait le bien n’est pas forcément un gentil. Il montre qu’entre la violence extrême et le désir de tuer, il n’y a qu’un petit pas mais ce pas peut devenir une frontière infranchissable quand il s’agit de passer à l’acte. Il met en lumière l’ambivalence et l’hypocrisie de tous, des cyniques (Lève-toi et bosse) aux charitables (Alors les gars, on s’est lavé le bonhomme, on s’est bien rincé ?), des intellectuels, aux bobos et aux humanitaires.

Dans les remerciements, à la fin du livre,  l’auteur raconte une scène qui l’a marquée que je rapporte ici.

Ce roman a pour origine un incident qui s’est passé dans ma jeunesse, place de la Contrescarpe, à Paris. Nous buvions un verre avec quelques amis quand un clochard s’est approché, réclamant son obole. Il insistait, tapait du poing sur la table ; l’un de nous s’est levé et l’a poussé en le traitant de « valet du capital, traître à la classe ouvrière ». L’homme, aviné, est tombé d’un coup sans comprendre… Deux choses me sont restées de cet épisode : la fragilité du quémandeur qui s’est effondré comme un fétu de paille, l’argument ébouriffant utilisé par son agresseur, celui d’être un complice de la bourgeoisie. Avec le clochard, la compassion n’est jamais loin de la violence, la charité de la haine. On ne pardonne pas à celui qui s’abaisse de vous abaisser en même temps, de vous tirer vers la fange. Dans sa perdition, il suscite en nous une sorte d’horreur sacrée puisqu’une mince frontière sépare la vie courante de l’abjection. Il incarne la fascination du gouffre.

Je crois qu’on aime ou qu’ on déteste. Il ne me parait pas possible de rester indifférent.

La maison des Anges, Pascal Bruckner
Grasset

L’auteur :
Pascal Bruckner est né en 1948 à Paris

Categories: Société

About Loup 30

Lectrice passionnée, amateur de Céline, Thoreau, Auster, Yourcenar, Gelé, Coe, Vargas. Eclectique …La liste est trop longue. Artisane de mots à lire et à jouer. Je suis comédienne installée dans les Cévennes, accessoirement j'ai un doctorat d'Etat en biochimie. Je tiens un blog et j'ai écrit mon premier roman qui vient de paraître cette année "Se départir". blog http://caronlouise.blogspot.fr

1 réponse actuellement.

  1. Mumu dit :

    J’ai adoré le livre, ce regard pertinent sur notre société. Un livre qui se lit comme un polar, un polar en plein Paris, mais sans héros ni truands : que des gens normaux, ou presque, que nous découvrons page après page avec la même aisance que si nous les rencontrions en vrai : on apprend à les connaître- du moins le croit-on, mais la réalité est toute autre.

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