J’aimerais attirer l’attention des lecteurs sur un ouvrage paru en 2002 dans un silence assourdissant, en dehors d’un certain milieu. Il est dû à la plume de l’universitaire Pierre Jourde. Faisant référence à un autre livre publié en 1949, il est intitulé : La littérature sans estomac. Il ressortit au genre de la satire littéraire et trouve son prolongement dans deux autres livres : Petit-déjeuner chez Tyrannie, et le Jourde et Naulleau (sorte de Lagarde et Michard, en beaucoup plus partial, incisif et drôle). Comme l’écrit le blogueur Yves Stalloni : « Pierre Jourde occupe dans le paysage culturel français l’emploi à la fois risqué et enviable de pamphlétaire universitaire. » Mais revenons à son bouquin.

L’auteur y étrille sérieusement un certain nombre d’auteur(e)s  à la mode. Ce qui est le plus intéressant dans son essai, mis à part le ton mordant et parfois cruel, c’est l’argumentation développée. Chaque « écrivant » est passé au crible d’une analyse étayée d’exemples, si bien qu’à la lecture des « perles » proposées on ne peut que tomber d’accord avec Jourde : ces textes portés au pinacle par une caste parisianiste sont d’une nullité sidérante. A se demander ce qui peut pousser (convaincre ? obliger ?) un éditeur à risquer de l’argent sur de pareils produits. Je ne citerai aucun des auteur(e)s incriminé(e)s; mais je marquerai mon adhésion totale à la démarche de Jourde qui les critique.

Sa lecture m’a procuré deux sortes de sensations agréables. Primo, la joie de lire quelqu’un d’intelligent, de cultivé, de hardi, de lucide, qui manie la langue française à la perfection, sait doser ses effets et recourt à l’humour, à l’ironie, au sarcasme comme à des armes d’une redoutable efficacité. C’est, par endroits, hilarant. Secundo, le sentiment de n’être pas le seul individu sur Terre à penser ce que je pensais. Enfin quelqu’un disait tout haut ce que je pensais tout bas! Je le pensais, mais je finissais par me demander si c’était normal de penser comme ça. N’était-ce pas de ma part de la jalousie, de l’amertume ? de l’aigreur ? N’était-ce pas chez moi le signe que je n’étais plus « dans le coup », que j’étais ringard, dépassé, démodé, que je ne savais plus discerner les vraies valeurs des fausses, bref que j’étais bon pour la casse ?  Eh bien, non, figurez-vous. Il existe encore en France des gens qui perçoivent le ridicule qui consiste à louanger des écrivains qui savent à peine écrire, des scribouillards qu’on nous présente comme les Camus et les Sartre d’aujourd’hui, des hommes et des femmes de lettres qui n’ont de lettres que l’appellation incontrôlée, des stars du petit écran qui monopolisent l’antenne au détriment de collègues moins chanceux…

A tous ceux, à toutes celles qui vomissent le nombrilisme stérile, le style « sujet-verbe-complément », le néant transmué en œuvre d’art, le bla-bla-bla mal ficelé et  la narration à la va-comme-je-te-pousse,  je conseille la lecture de Pierre Jourde. Elle est revigorante. Il remet les points sur les i. On se sent mieux après. Et on relit Julien Gracq en se disant que ce bonhomme-là, au moins, savait écrire !

La littérature sans estomac, Pierre Jourde
Pocket

L’auteur :
Pierre Jourde est un écrivain et critique né 1955 à Créteil

Categories: Humour, Opinion

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