A l’origine du départ de Marc - écrivain (double de l’auteur) - pour Belgrade, une question le poursuit : pourquoi la fille du général Mladic, commandant en chef des forces serbes durant le siège de Sarajevo, accusé de génocide, s’est-elle tirée une balle dans la tête avec le revolver préféré de son père ? Etudiante brillante, elle avait tout pour réussir. Les Serbes refusent la thèse du suicide préférant défendre celle de l’assassinat. Marc s’intéresse depuis des années au destin des enfants de criminels de guerre et à leur façon de vivre ou de rejeter la culpabilité de leurs parents. Obsédé par le suicide d’Ana Mladic, il part enquêter en novembre 2010. Ce voyage lui permet aussi de faire une pause dans sa vie personnelle, après la séparation avec la femme qu’il aime. On retrouve là, la part autobiographique des livres de Lionel Duroy.
A Belgrade, accompagné d’un traducteur, il va faire des rencontres. En particulier les plus proches lieutenants de l’unité du Général Radko Mladic, la plupart étant recherchés pour crimes de guerre. A leur instigation, il gagne la République Serbe de Bosnie où d’après eux se trouve le véritable peuple serbe qui a gagné la guerre et qui continue de se battre aujourd’hui contre les Musulmans. Arrivé à Pale (capitale « historique » des Serbes de Bosnie) sous la neige qui paralyse la ville, Marc se retrouve dans un étrange hôtel. Il découvre des gens emmurés, accablés, abandonnés. Ils vivent entre eux dans l’amertume d’une victoire qui à leurs yeux leur a été volée. Ils assument les atrocités qu’ils ont commises sans état d’âme. Leur rapport avec cette histoire et, partant de là avec celle de leur pays, va être retranscrit par Marc, fidèlement sans jugement. La plupart de ces gens continuent de considérer Radko Mladic, « le boucher des Balkans », comme un héros national.

Ce livre qualifié de roman est aussi un essai, une sorte de reportage où l’auteur à retranscrit au plus près ce qu’on lui a dit. Lionel Duroy qui est journaliste est allé plusieurs fois dans les Balkans durant la guerre. Il connaît bien la région et cela se ressent dans sa façon d’aborder le récit. La touche romanesque est liée à l’introduction des réminiscences de son histoire personnelle – le départ de sa femme, le chagrin qu’il traîne depuis l’enfance. Ces à-côtés permettent à l’auteur d’approfondir ses réflexions sur la fatalité, l’héritage, le destin, et sur la possibilité de reconstruire sa vie. Ils apportent également un répit au lecteur, un moment où il reprend son souffle. L’écriture claire de Lionel Duroy trace un parallèle entre les guerres des Balkans et les tragédies individuelles au sein de la famille, sa famille. Les unes comme les autres se poursuivent, se répercutent de générations en générations comme une malédiction éternelle. L’auteur réfléchit sur l’enfermement. Celui où nous place notre naissance et les « prisons » que l’on construit autour de soi, à l’instar de cette République serbe de Bosnie, qui vit enclavée, en conflit avec le reste du monde, alors que Sarajevo est tout près, et que, vu de là-bas, la guerre est enfin finie et la page tournée.

Cette lecture met parfois mal à l’aise, tant on a conscience du gâchis, de l’absurdité du nationalisme exacerbé qui a fait que des voisins, amis de la veille, se sont entretués. On se demande si parfois les hommes n’avancent pas la tête à l’envers, dans l’Histoire et dans leur propre vie ! L’Hiver des hommes est un très bon livre, pas gai – le titre est bien choisi – mais il laisse entrevoir que les prisons ont des portes, qu’une évasion est possible si on le veut bien. Cette idée est pour moi parfaitement imagée par l’arrivée rocambolesque et lumineuse de l’auteur à Sarajevo sautant de l’autocar et dévalant la colline jusqu’à la ville bruyante et reconstruite. L’auteur écrit ceci : « Je donnerais à voir toute la machinerie de nos âmes en plein travail, cherchant une issue à tâtons, se cognant, blessant, éructant, pleurant silencieusement parfois, mais continuant malgré tout d’espérer atteindre la lumière ».

Lisez l’Hiver des Hommes, vous ne serez pas déçu.

L’hiver des hommes, Lionel Duroy
Julliard

L’auteur :
Lionel Duroy est né en 1949 à Bizerte (Tunisie)

Categories: Essai, Passion, Témoignage

About Loup 30

Lectrice passionnée, amateur de Céline, Thoreau, Auster, Yourcenar, Gelé, Coe, Vargas. Eclectique …La liste est trop longue. Artisane de mots à lire et à jouer. Je suis comédienne installée dans les Cévennes, accessoirement j'ai un doctorat d'Etat en biochimie. Je tiens un blog et j'ai écrit mon premier roman qui vient de paraître cette année "Se départir". blog http://caronlouise.blogspot.fr

1 réponse actuellement.

  1. Or Pâle dit :

    « Lisez l’Hiver des Hommes, vous ne serez pas déçu. »
    Je lirai plutôt le vôtre Loup 30 avant l’un de Lionel Duroy ;)
    Bien à vous,

    http://lionel-duroy-un-jour-je-te-lirai.blogspot.fr/

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