Joseph Weismann

Ecrit par Hervé 1 Commentaire

Ce n’est pas exactement un auteur que nous avons rencontré, mais un témoin. Raflé avec sa famille en juillet 1942 dans ce qui deviendra la tristement célèbre « rafle du Vél’ d’hiv’ », le petit Joseph alors âgé d’à peine 11 ans, va s’échapper du camp de Beaune-la-Rolande. Son histoire avait été racontée dans le film « La rafle ». A 80 ans, il témoigne inlassablement à travers le monde, pris parfois par une émotion toujours présente à l’évocation des certains faits. Invité à un petit déjeuner organisé à l’hôtel Hilton à Strasbourg pour la sortie de son livre « Après la rafle », il a répondu aux questions de Jean-Luc Fournier.
Un témoignage unique et poignant.

Témoigner

« Pendant longtemps, comme beaucoup j’ai refusé de témoigner. Cela devait faire partie du plan des nazis de penser que personne ne pourrait nous croire s’il restait des témoins. Il n’y a pas de mot dans notre vocabulaire pour exprimer tout ça. Même plus tard entre nous, on n’en parlait pas.
Assis un jour à coté de Simone Veil, elle m’a demandé ce que je faisais pour le devoir de mémoire. C’était quelque chose que je ne voulais pas faire, mais elle avait semé une graine. Maintenant ma mission est de témoigner dans les établissement scolaires, on me demande aux USA et au Japon. Je dis aux enfants qu’ils ne doivent pas accepter l’inacceptable, sinon ce sont eux qui seront responsables.
Mais témoigner reste à chaque fois quelque chose de douloureux. »

La vie avant la rafle

« Nous étions d’origine polonaise et habitions à Paris, dans un quartier non juif. D’ailleurs pour moi je ne savais pas qu’il existait des juifs et des non juifs. Ma mère était assez religieuse mais pas mon père. Il était tailleur, nous menions une vie de famille paisible de la France d’en bas. A cette époque les enfants ne prenaient pas de décision, on ne leur demandait pas leur avis. Je n’avais pas de sentiment particulier quant à la situation, même si je voyais parfois mes parents le visage grave.
Avec l’obligation du port de l’étoile, ça a commencé a devenir plus difficile à vivre. Je me suis senti humilié la première que j’ai dû la porter à l’école. J’avais vu un panneau dans un square : interdit aux chiens et aux juifs. Certains trottoirs nous étaient interdits et on ne pouvait faire la queue dans les magasins d’alimentation qu’à partir de 11h, quand il ne restait plus rien. J’ai découvert la faim à cette époque. »

Du Vél’ d’hiv’ (Vélodrome d’hiver) au camp d’internement

« Il n’y a pas eu de panique particulière, ce n’était pas à proprement parler angoissant. On (les enfants) voyait ça comme une aventure. Il faisait beau et on prenait le bus, ce qui était rare.
Mais arrivés au Vél d’hiv’ nous avons trouvé une pagaille extraordinaire, avec une masse de bruit, un brouhaha permanent. Nous sommes restés des jours sans boire ni manger, sur un strapontin, dans la peur de se perdre dans la foule si on bougeait. Sur le décor reconstitué du film, j’ai été obligé de sortir car je ne supportais pas l’odeur pestilentielle qu’il en émanait. Ce n’était que ma mémoire bien sûr, il n’y avait aucune odeur sur ce plateau.
Après plusieurs jours dans ces conditions nous somme partis, hagards, abrutis, désemparés, vers la gare d’Austerlitz. Il y avait des gendarmes Allemands alignés sur les quais avec des chiens. On nous a entassé dans des wagons à bestiaux, pouvant à peine respirer et patientant des heures dans la chaleur avant le départ du train. Après une journée interminable de voyage, nous avons encore marché près de 2 km avant d’arriver au camp de Beaune-la-Rolande. »

La vie dans le camp

« La vie n’y était pas trop pénible, il n’y avait pas de violence particulière. J’étais un enfant et je jouais avec mes copains. Mais on avait rien à bouffer. Un seul repas par jour, généralement des haricots charançonnés.
Je me souvient que j’ai dû travailler deux fois : je me revois passer des briques et puis j’ai été un jour de corvée de tinettes. Je devais vider les récipients plein d’excréments avec un gars plus costaud que moi. Avec la différence de taille, tout me coulait dessus, mais c’est la que j’ai remarqué l’argent que les gens y jetaient pour le dissimuler. Ça m’a servi par la suite. »

La séparation

« L’appel avait commencé très tôt ce matin là et a duré toute la journée sur l’esplanade, sans boire ni manger et sans pouvoir aller aux toilettes. Puis nous avons été poussés dans les trains jusqu’à ce que les Allemands décident qu’il y avait trop d’enfants. Il en ont fait sortit 300 au hasard dont moi. La séparation avec nos parents a été terrible, je ne peux toujours pas l’évoquer. Dans le film, la scène est très loin de la réalité, c’était nettement pire. Épuisés, affamés et accablés nous avons fini par nous endormir. C’est le lendemain que je décidais de m’évader. »

L’évasion

« Le seul qui a voulu partir avec moi était Jo. Je savais qu’on nous mentait et que nous n’allions pas rejoindre nos parents. J’ai récupéré de l’argent dans les tinettes et nous avons franchi les barbelés.  Ça a été une véritable souffrance, nous avons failli renoncer, mais nous étions tenus par la rage. Je ne peux pas expliquer comment nous avons tenu, parfois les enfants font des choses incroyables. Nous étions en sang, j’en porte encore des cicatrices.Nous avons franchi l’infranchissable.
Ce que le film ne montre pas, c’est que ça nous a pris des heures, au moins six. C’est un regret car comme la scène est courte ça a l’air facile et on pourrais se demander pourquoi les autres n’ont pas essayer de s’échapper et encore dire que les juifs se sont laissés faire.

Nous avons ensuite erré environ trois jours et trois nuits avant d’essayer de demander de l’aide à la population. Après plusieurs tentatives une femme nous ouvre enfin sa porte. En « bonne Française » faisant son devoir, elle nous a emmené directement à la gendarmerie. Nous sommes tombés dans les bras en pleurs, étant certains qu’on allait nous ramener au camp. Mais le gendarme a dit qu’il laisserait la porte ouverte et nous avons pu nous enfuir. Une autre fois nous avons été aidés par un gendarme, tous n’étaient pas à mettre dans le même sac. »

Après la guerre

J’ai longtemps cru que mes parents reviendraient. Mon père était intelligent, il parlait plusieurs langues, il allait s’en sortir. Les Russes libéraient encore des gens de temps en temps. Ma famille d’accueil voulait m’adopter, mais j’ai refusé car je ne voulais pas changer de nom de peur que mes parents ne me reconnaissent pas à leur retour.
Mais plus le temps passait, plus je doutais. Ce n’est qu’en 1953, après mon service militaire que j’ai pris conscience que c’était fini.

Vous pouvez découvrir le récit complet de Joseph Weismann dans son livre sorti aux éditions Michel Lafon.

1 réponse actuellement.

  1. [...] dans le vélodrome et à Beaune-la-Rolande (que vous pouvez trouver en partie au travers de son témoignage). La décision de s’évader est prise au lendemain de la séparation de 300 enfants de leurs [...]

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