Parfois les choses ne sont pas plus compliquées que ça. En surfant sur Facebook je tombe sur le compte de Roger J. Ellory et comme j’aime beaucoup cet écrivain anglais, je fais une « demande d’ami ».
Comme j’avais déjà critiqué deux de ses livres sur passion-bouquins.com, je lui propose de venir y faire un tour en espérant secrètement qu’il y laisse un commentaire. J’ai été exaucé bien au-delà de mes vœux quand, au fil de notre correspondance,
je lui proposais une interview qu’il accepta.

Vous allez découvrir un homme très ouvert, humble, qui a dû attendre longtemps avant d’être publié. C’est peut-être aussi pour cela qu’il est accessible à ses lecteurs.
Je n’ai pas résisté à lui soumettre le « questionnaire de Pivot », certainement encore marqué par ma rencontre avec l’ex-présentateur d’ « Apostrophes ».
J’espère que tout comme moi vous allez prendre plaisir à découvrir quelques facettes de ce personnage, que je remercie encore pour sa disponibilité.

Hervé : Comment vous est venue la passion des livres ?

Roger Jon Ellory : J’ai eu une enfance particulière. Mon père, que je n’ai jamais connu, est parti avant ma naissance et  ma mère est morte quand j’avais sept ans. Mon grand-père maternel avait déjà disparu dans les années 50, je ne l’ai donc pas connu non plus. Ma grand-mère maternelle m’a élevé et m’a envoyé dans différentes écoles et orphelinats dès l’âge de sept ans et je suis resté loin de chez moi jusqu’à seize ans.

Le dénominateur commun de tous les endroits où j’ai vécu durant mon enfance, est que j’ai eu accès aux livres. Je dévorais les livres – à commencer par Enid Blyton, puis j’ai dévoré Agatha Christie et Conan Doyle et je me suis orienté vers Chandler, Hammett, Faulkner, Hemingway, Steinbeck, Capote.

H : Quand avez-vous commencé à écrire ?

R.J.E : Fondamentalement j’ai toujours su que je voulais faire quelque chose de créatif, mais je n’avais aucune idée de ce que ce pourrait être. Je m’intéressais à la musique, à l’art, à la photographie, aux films… Mais en novembre 1987, j’ai eu une conversation avec un ami qui était en train de lire un livre. Il a parlé de ce livre avec une telle passion et une telle intensité que c’était comme si quelqu’un avait allumé une lumière dans mon esprit. Je me suis dit : « c’est ce que je veux faire ! Je veux écrire des livres qui rendent les gens comme ça ! » Et ainsi – le soir même – j’ai commencé à écrire. C’est aussi simple que ça.

Je me suis dit que ce serait génial d’être capable de bouleverser quelqu’un à ce point, de créer de genre d’effet en écrivant quelque chose et émouvoir celui qui l’a lu. C’était ça le truc : sentir qu’on a quelque chose en soi qui vaille la peine d’être dit.

H : Vous écriviez beaucoup ?

R.J.E : J’ai commencé à écrire le 4 novembre 1987 et jusqu’au 17 juillet 1993, j’ai écrit quelque chose quotidiennement excepté pendant trois jours alors que j’étais en instance de divorce.

Dans cette période j’ai terminé vingt-deux romans, environ trois millions et demi de mots. J’ai d’abord tout écrit à la main, puis j’ai acquis une machine à écrire et enfin un traitement de texte sur un Amstrad qui mettait environ une demi-heure pour  chauffer ! Durant cette période j’ai été à en discussion avec quelques agents et avec une ou deux maisons d’édition, mais rien n’a jamais vraiment été aussi loin que je l’aurai souhaité.

H : Ça a été difficile de trouver un éditeur ?

R.J.E : Pendant six années, j’ai envoyé des textes aux éditeurs britanniques et américains et j’ai reçu environ cinq cents lettres négatives très polies qui disaient : « merci, mais non merci ».

J’ai deux classeurs à levier avec quelque chose comme trois ou quatre cent lettres de rejet type. Elles viennent uniquement des maisons d’édition qui n’y ont même pas jeté un coup d’œil.

Je comprends  le volume de travail qu’ont une poignée de personnes à accomplir. On m’a donné des chiffres sur le nombre de scripts qui arrivent spontanément dans les grandes maisons d’édition chaque semaine et ils sont étonnants. Ma conviction était qu’à force d’insister, je finirais par trouver la bonne personne dans la bonne maison et au bon moment.

J’avais en tête cette phrase de Disraeli qui a dit : «Le succès dépend entièrement de la constance des objectifs.»
Toutefois, après six ans d’acharnement je me suis finalement dit : « trop, c’est trop », et j’ai cessé d’écrire pendant huit ans. J’ai alors étudié la photographie, la musique et toute sorte de choses.
Je n’ai repris qu’après les attentats du 11 septembre.

H : Et c’est là que vous avez enfin été publié …

R.J.E : J’ai écrit trois nouveaux romans dont «Candlemoth ». Je l’ai envoyé à trente-six éditeurs, trente-cinq d’entre eux les ont retournés. Tous sauf Bloomsbury. Un de ces éditeurs l’a donné à un ami qui l’a donné à un ami et il a fini chez Orion, mon éditeur actuel, avec qui depuis nous avons sorti huit livres. J’ai entendu dire par deux éditeurs que j’ai rencontrés, qu’ils auraient peut-être dû être plus tenaces à l’époque en lisant les romans que j’avais expédiés. « Candlemoth » a été choisi en 2002 et publié en 2003.

Les choses les plus anciennes non publiées resteront probablement là où elles sont, quelque part  dans mon appartement. C’était d’un genre différent, plus surnaturel quelque part et de toute façon j’écris mieux maintenant. Je pense que le temps passé  entre 1993 et ​​2001 m’a rendu plus succinct et m’a donné une plus grande clarté sur ce que je voulais dire. J’ai relu récemment certains de mes travaux antérieurs et je les ai trouvés un peu trop verbeux. Mais nom de Dieu, ça a été un sacré entraînement !

H : Quels sont vos auteurs favoris ?

R.J.E : Je commence par où ? Quand j’étais jeune je dévorais Christie, Conan Doyle, Michael Moorcock, Tolkien et nombre de livres de Stephen King. Plus tard j’ai commencé à lire McCarthy, Steinbeck, Hemingway, Carson McCullers, Annie Proulx, Capote, Harper Lee, Faulkner. Maintenant je lis William Gay, Daniel Woodrell, Schulberg, Chandler, Hammett et la liste ne s’arrête pas là. Cette question est toujours la plus difficile à laquelle répondre.

H : Comment choisissez-vous vos lectures ?

R.J.E : J’essaie de lire des auteurs qui me font me sentir honteux de la maladresse de ma prose. J’essaie de lire les auteurs qui sont un défi pour moi en tant qu’écrivain et me donnent envie de travailler plus dur et de devenir toujours meilleur.

H : Je lis rarement des livres aussi sombres que le vôtre, d’où vous vient cela ?

R.J.E : Pour  moi, la chose la plus importante de tout roman est l’émotion qu’il suscite. Le choix de ces thèmes noirs est tout simplement qu’ils me donnent une plus grande possibilité d’écrire sur des vrais gens et la façon dont ils gèrent les situations réelles.
Il n’y a rien de plus captivant dans la vie que les gens, et l’un de leurs aspects les plus intéressants est leur capacité à surmonter leurs difficultés et à survivre. J’écris des « drames humains » et dans ces drames je pense avoir suffisamment de matière pour dépeindre des émotions. C’est ce qui m’attire.
Un jour j’ai entendu dire que la non-fiction possède, dans son but premier, la transmission d’informations, alors que la fiction avait pour but principal d’évoquer une émotion chez le lecteur.
J’aime les écrivains qui me font ressentir une émotion, quelle qu’elle soit, mais je veux encore ressentir quelque chose après lu le livre. Il existe des millions de bons livres, tous très bien écrits, mais ils sont mécaniques dans leur écriture et leur style. Trois semaines après leur lecture vous risquez d’avoir tout oublié. Les livres qui me pénètrent vraiment sont ceux dont je me souviens des mois plus tard. Je peux ne pas me souvenir des noms des personnages ou des subtilités de l’intrigue, mais je me souviens de ce que j’ai ressenti. Pour moi le plus important c’est le lien émotionnel. Ce genre – le «thriller au ralenti » – me donne la possibilité de mettre des gens ordinaires dans des situations extraordinaires et me donne donc une large palette de « couleurs émotionnelles » avec lesquelles travailler.

H : Avez-vous conscience de devenir un « maître » du thriller ?

R.J.E : Non ! Je sais que mes livres ont été très bien reçus en France, mais je pense que c’est parce que ces livres ne sont pas des polars qui parlent de routine procédurière de police. Ils creusent un peu plus dans la nature de l’être humain, ils traitent des émotions, sur des sujets difficiles et controversés, et – à mon avis – les Français sont parmi les lecteurs les plus perspicaces, curieux et stimulants au monde. Les questions qu’on me pose en France sont différentes de n’importe où ailleurs, plus profondes, et d’un grand intérêt pour moi.

H : « Vendetta » pourrait faire un film formidable. Est-ce que quelqu’un est déjà intéressé ?

R.J.E : Il y a eu un certain intérêt pour « Seul Le Silence » (de la part d’Olivier Dahan, qui m’a chargé d’écrire le scénario), et aussi pour « Les Anonymes ». Mais je pense que ces livres sont  compliqués car ils traitent de très nombreux problèmes. A mon avis il sera difficile de faire un film de ces livres en étant fidèle à l’histoire. Cependant, soyons patients et attendons de voir !

H : Vous êtes très actif sur votre compte Facebook. C’est important pour vous de communiquer avec vos lecteurs ?

R.J.E : Absolument indispensable. Comme Molière l’a dit : « d’abord nous écrivons pour nous-mêmes, puis nous écrivons pour nos amis et enfin nous écrivons pour l’argent ». J’écris pour moi et mes amis et tous les lecteurs sont mes amis. Si jamais j’en arrive à un point où j’écris pour l’argent, je saurai qu’il est le temps de m’arrêter !

H : Venez-vous souvent en France et aurons-nous la chance de vous voir bientôt en Alsace ?

R.J.E : Je visite la France pour les « Foires du livre » et pour rencontrer les lecteurs plus que dans n’importe quel autre pays au monde. Jusqu’à présent, j’ai été à  Paris (plusieurs fois !), également à Rouen, Montpellier, Limoges, Bordeaux, Lille, Nantes, Strasbourg, Saint-Malo, Sète, Frontignan, Villeneuve-les-Avignon, Besançon, Aix-en-Provence, Banon et Lyon. J’ai été à « Quais du Polar » à deux reprises et aussi au « Salon du Livre ». Je reviens en France pour « La Griffe Noire » en juin et je suis sûr que j’y reviendrai encore avant la fin de l’année.

H : La semaine dernière nous avons rencontré Bernard Pivot, qui est célèbre en France parce qu’il avait une émission de télévision sur la littérature pendant près de 30 ans. Il avait l’habitude de poser aux auteurs à la fin de chaque émission 10 questions : «le questionnaire de Pivot» adapté de Marcel Proust. Pouvez-vous répondre à ces questions ?

1 Votre mot préféré

Empathie

2 Le mot que vous détestez le plus

Préjudice

3 Votre drogue préférée

Jack Daniels

4 Le bruit, le son que vous détestez

Un bébé très en colère

5 Le bruit, le son que vous aimez

Une Gibson ES 335

6 Votre  juron ou blasphème préféré

Oh Christ fucking Almighty !

7 Une femme ou un homme que vous aimeriez voir sur un billet de banque

Rosa Parks

8 Le travail que vous ne voudriez pas faire

Essayer de vendre des choses aux gens dont ils n’ont pas vraiment besoin !

9 La plante, arbre ou l’animal dans lequel vous être réincarné

Un loup

10 Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise après votre décès

Où étais-tu quand on avait besoin de toi ?

-J’ajoute une question 11. C’est généralement l’une des premières questions que les gens me posent quand je les rencontre en Angleterre : de quelle équipe êtes-vous supporter ?

Eh bien, je ne suis pas un supporter de football, mais je me dois d’être fidèle envers l’équipe de ma ville, Birmingham City.



8 réponses actuellement.

  1. [...] : – Bello Antoine : « Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet » – Ellory R.J. : « Les anonymes » – Mankell Henning : « L’homme [...]

  2. [...] var addthis_config = {"data_track_clickback":true,"ui_language":"fr"};A chaque nouvelle parution, Roger Jon Ellory s’impose un peu plus comme l’un des maitres du thriller mondial. Après [...]

  3. Annick dit :

    Super! cette interview me donne envie de découvrir ses livres.
    Merci et bravo pour ce blog « chaleureux »!
    Annick

  4. Eve Herrscher dit :

    Non seulement c’est super intéressant mais en plus je suis contente pour toi, c’est hallucinant!!!

  5. Steph dit :

    Super interview.
    Bravo !

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