Faut-il un livre pour signaler qu’on ne lave pas une personne âgée comme on laverait une voiture, ou qu’on ne la déplace pas comme un meuble ? Celui-ci rappelle les exigences de l’humaine attitude, et présente une philosophie qui redéfinit un art concret du prendre-soin.

Pour savoir ce qu’est un homme, il faut le considérer dans son développement biologique et social. L’homme dispose à la fois d’une dignité intrinsèque et d’une dignité effective, venant de liens d’humanitude. Biologique et relationnel, il est en construction perpétuelle :  toutes ses aptitudes sont précieuses. A la fois citoyen d’une culture et être singulier, il est capable de choix, de dépasser la défiance à l’égard d’un autre, qui dispose lui aussi d’une vie intérieure.

Pour la première fois, les humains vieux sont à la fois très avancés en âge, nombreux, bénéficiant de temps libre, citoyens dans leurs modes de vie et de relations, et bénéficiaires de systèmes de solidarité. La manière dont ils sont perçus retarde sur la réalité de leurs évolutions. La génération de 1968, moins docile, s’affranchira peut-être des modalités qui organisaient une fin de vie institutionnelle et humiliante.

Impossible de se projeter dans sa propre vieillesse : l’imagination, inquiète, considère l’avenir en termes quantitatifs de pertes, alors qu’il s’agit de rester informé, de négocier des changements consentis, de se défendre, d’entretenir des relations satisfaisantes, sachant que les capacités qui diminuent le plus sont celles qu’on utilise le moins.  Ce qui importe, dans le combat de la personne âgée, c’est la manière d’affronter les changements inévitables. Les plus affectés sont ceux auxquels les institutions ne laissent d’autre choix que la résignation. Les conséquences de la maladie d’Alzheimer, isolent progressivement dans une réalité parallèle, en raison de l’effacement progressif des souvenirs. Pour prendre soin, il est nécessaire de comprendre les émotions, qui sont biaisées par des filtres restrictifs.  Accepter les différences permet de rechercher des portes entre les mondes : un entourage bien formé apaise l’agitation, et évite l’épuisement professionnel.

L’habitude de traiter un corps considéré comme légitimement souffrant et asexué est-elle totalement éradiquée ? Des protocoles obsolètes contraignent à des pratiques minutées contraires au sens de la communication issu de l’expérience. L’hégémonie de critères quantitatifs méprise les soins corporels élémentaires. Or, les soignants ne devraient-ils pas disposer d’occasions de verbaliser leurs ressentis, pour éviter accidents et épuisement professionnel ? La focalisation sur les facultés perdues et l’absence d’autonomie, au sein d’institutions héritières d’habitudes de surveillance et de punition, détériore les personnes… Il y a des milieux où la santé n’est pas définie en tant que qualité de vie permettant l’équilibre de chacun.  On frôle bien souvent l’atteinte aux droits, dans des lieux de relégation pour vieillards séniles, hors de toute prise en charge spécialisée. Les logiques organisationnelles et économiques qui prévalent ne permettent pas de tirer les leçons de l’histoire, ni de renouveler la philosophie des soins.

Poser le postulat qu’un soignant accompagne « sans jamais précipiter la mort », préjuge d’une relation d’égalité dans le cadre d’une protection des droits de la personne vulnérable. On voit des infirmières capables d’un diagnostic relevant de leur rôle propre, mais privées de formation et placées quelquefois dans des conditions intenables, illusoires en matière de cure, ingérables en termes de care. Or, le prendre soin renforce le potentiel d’action de la personne sur elle-même, qui combat la pathologie. En gériatrie, le rôle des acteurs de santé devrait être de renforcer ou au moins de soutenir l’humanitude et de maintenir la communication. Or, trop de pratiques réduisent l’autonomie, au mépris des principes du droit, des valeurs de loyauté, justice et équité.

Prendre soin des humains âgés vulnérables est un art appuyé sur des méthodes validées scientifiquement, comme « vivre et mourir debout », ou des types de soins du corps « séquentiels », des méthodes de communication et de toucher, la conscience de rétroactions en mode non verbal. La verticalisation et la marche, par exemple, évitent les détériorations iatrogènes et relèvent du rôle propre infirmier. La toilette permet d’enrichir le processus de propreté par une communication professionnelle centrée sur l’information prédictive et descriptive. Elle est l’occasion d’un toucher validant. Elle freine la dégradation du schéma corporel, tout en facilitant le recueil des informations nécessaires au diagnostic infirmier. Des comportements défensifs signalent  une souffrance à évaluer,  dans le cadre, notamment, de pathologies mnésiques où les mémoires émotionnelles sont altérées différemment des autres. Maintenir le lien d’humanitude avec des méthodes sensorielles d’apaisement favorise le contact, le mouvement, la diversion.  L’ouvrage le rappelle au travers de nombreux cas pertinents et de situations authentiques. Il interpelle la déontologie de toute profession placée en situation de développer du pouvoir en lieu et place d’un service à l’usager.

Humanitude, Yves Gineste et Jérôme Pellissier
Armand Colin

Les auteurs :
Yves Gineste est directeur de formation du Centre de Communication et d’Etudes Corporelles (CEC France), organisme de formation continue spécialisé dans les domaines du soin.
Jérôme Pelissier est écrivain, formateur et enseignant dans les domaines de la psychogérontologie et de la socio-gérontologie.

3 réponses actuellement.

  1. Ehpad dit :

    Le concept d’Humanitude remet les résidents au centre des réflexions et finalement nous revenons à du bon sens dans la « prise en charge » des personnes âgées. Avec mon frère, nous avons décidé de consacrer un blog http://www.ehpadeo.org à tous les projets positifs mis en place par les maisons de retraite. De nombreux projets illustrent cette volonté des professionnels de travailler pour les résidents et de leur donner un cadre agréable, épanouissant et respectueux. La prise en compte des personnalités, des savoirs et des goûts de chacun sont des richesses pour l’établissement, cela peut conduire à des projets passionnants et efficaces et bien souvent à des réductions des charges médicamenteuses. Citons le Noctambule dans la Marne qui propose un accompagnement nocturne original et innovant pour les personnes Alzheimer et a transformé les nuits de l’établissement.
    Espérons que les bonnes pratiques se partagent et se développent, qu’elles s’appellent Humanitude ou bon sens.

  2. Stoffel dit :

    Je souris en vous lisant mais je ne me moque pas.
    L’humanitude : quelle belle invention et quel beau néologisme formé sur le très anglo-saxon « human attitude »…
    Le paradigmique « to care or to cure » : je souris à nouveau !
    Sachez que l’humanitude est aux soins gériatriques ce que la qualité est aux entreprises : on passe plus de temps à formaliser la qualité ou l’humanitude qu’à la faire dans les actes.
    Et les boîtes de formation en font les choux gras… ET C’EST SCANDALEUX !
    On n’a jamais fait moins de qualité dans les entreprises que depuis qu’elles sont certifiées ISO 9002 et consorts : en effet, les salariés passent leurs temps à faire du « reporting » (j’ai la nausée) et à mettre les bons chiffres dans les bonnes cases. Et le client devient un épiphénomène de la qualité dont tout le monde s’en fout : plateformes téléphoniques délocalisées dans les pays du Maghreb ou d’Europe de l’Est, impossibilité de personnaliser une relation contractuelle entre client et entreprise, courriers non informatifs et prolifiques, etc…
    Et pour l’humanitude, c’est le même combat : on enfonce des portes ouvertes ! Toute médecine est éminemment humaine donc pourquoi l’humanitude ? La problématique actuelle ne se résoudra pas grâce à cette nouvelle et porteuse panacée appelée humanitude. En effet, le manque endémique de personnel dans les EHPAD (Etablissement Hébergeant des Personnes Agées Dépendantes) n’est en rien résolu par l’humanitude. N’oubliez jamais que les EHPAD « concentrent » des femmes âgées (surmortalité masculine obligeant) prises en charge par des jeunes femmes (il y a peu de soignants de sexe masculin en gériatrie) dans des lieux clos. Les gynécées du XXIème siècle ! Et les jeunes femmes se projettent à travers le miroir déformant et déstructurant de la vieillesse qu’elles côtoient au quotidien. Humanitude au bénéfice des aînés ou dans l’intérêt des soignants ?
    Foin d’humanitude (mode qui passera comme les pattes d’éléphant et le Rubik’s cube) mais plus de moyens humains (i.e. plus de personnel) et, donc, d’argent dans les EHPAD.
    On peut mesurer le niveau de civilisation d’une société (d’aucuns, peu avertis, ont parlé de politique de civilisation : là, je pleure) au soin qu’elle mobilise pour ses aînés. L’humanitude n’est qu’un leurre, un miroir aux alouettes exploitant l’incurie dans le traitement des personnes âgées et l’indigence des moyens déployés par nos politiques à leur égard.
    La prise en charge des personnes âgées ne se résoud pas comme un problème médical avec un traitement appelé « humanitude » mais relève de décisions politiques courageuses et pérennes, certes coûteuses !
    Très en colère, signé :
    Un médecin gériatre

    • L’accueil familial agrée par le Conseil Général

      Aujourd’hui les personnes âgées et/ou handicapées souhaitent rester le plus longtemps possible
      à leur domicile,dans certains cas l’isolement n’est plus possible pour des raisons de santé,
      et de sécurité de la personne.Souvent la famille proche pense alors au maison de retraite,ou au foyer,sans penser à la famille d’accueil.
      L’accueil familial est pourtant une solution alternative à la maison de retraite.
      En nombre réduit, les accueillies (3 au maximum) bénéficient de tout confort et de sécurité médicale:
      chambre et maison adaptées,intervenants extérieurs tels que médecins,infirmier(e),kiné,pédicures.
      Dans une structure familiale, plus conviviale, et chaleureuse,la personne âgée,selon sa sensibilité se sent alors moins boulversée.Elle garde des activités quotidiennes partagées en famille ( préparation du repas,pliage du linge,jardinage,sorties,jeux avec
      les enfants de d’accueillante etc…)
      Elle garde aussi des liens sociaux avec sa famille qui peut venir en visite, ou bien

      Association d’accueil en famille
      Accueil Familial
      Personne Agées-Adulte Handicapés
      Présidente asacfa@laposte.net Site http://asacfa.fr/

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