Dans l’éditorial consacré à l’événement culturel de ce mois de septembre à Strasbourg Roland Ries* écrit : « avec plus de soixante rencontres et plus de cent soixante intervenants, auteurs, conteurs, musiciens, artistes, comédiens conviés cette année, les Bibliothèques idéales nous emportent dans un autre espace, celui du rêve, de la réflexion et du retour sur soi. » Et il conclut ainsi : « en permettant à tous ses talents conjugués de s’exprimer durant les Bibliothèques idéales, Strasbourg démontre une nouvelle fois que les grandes questions contemporaines peuvent être abordées par le biais de la littérature ».

Loin de moi l’idée de jeter la pierre à tous les intervenants qui ont fait les grands moments de cette manifestation. Que l’on me permette toutefois de tiquer sur un point précis : lorsque Roland Ries affirma que Strasbourg permet à tous ses talents de s’exprimer, je me pose la question de savoir quels sont exactement ces talents et quels sont les talents importés. Car j’ai eu beau scruter la liste des personnalités conviées je n’ai pas trouvé l’ombre d’un talent alsacien, excepté André Weckmann, à qui l’on rendait hommage… C’est bien gentil de prétendre qu’il, je cite : « manque déjà déjà à cette région qu’il a tant aimée ». Mais où étaient les auteurs vivants qui œuvrent, travaillent, publient, traduisent, vendent, dédicacent, existent à Strasbourg et partout ailleurs en Alsace ? Où étaient, à côté des Pivot, Bobin, Adler, Maalouf, Quignard et autres Delerm les représentants de la littérature, de la poésie , de l’essai, de la musique, du conte qui se pratiquent chez nous ? Ici. Maintenant. En français et en alsacien.

Posons donc la question crûment : pourquoi aucun auteur local n’a-t-il été invité ?
Pourquoi aucun auteur publiant chez des éditeurs locaux n’a-t-il été honoré d’un stand, d’une soirée, d’une conférence, d’une intervention lors de ces Bibliothèques idéales ?
Pourquoi a-t-on fait venir à grand frais de Paris des auteurs et des acteurs, alors qu’il y a tant d’auteurs et d’acteurs disponibles entre le Haut et le Bas-Rhin ?
De quel ostracisme ces derniers sont-ils frappés ?
Pense-t-on que leur présence au côté des personnalités citées plus haut aurait fait tache ? Déconsidéré toute l’entreprise ? Dévalorisé les personnes conviées ? Amoindri la manifestation ? Gâché la fête ?

Qu’on m’entende bien ! Je n’ai rien rien contre les auteurs venus à Strasbourg. J’ai d’ailleurs lu la plupart de leurs ouvrages, et mon admiration pour tels ou telles est sans bornes. Le problème n’est pas là.
Le problème est que l’on nous a ignorés superbement comme si, tout simplement, nous n’existions pas. Ou comme si, ce qui est pire encore, nos œuvres étaient mineures comparées à celles de nos confrères. Je ne prétends pas égaler Amin Maalouf, ni mes collègues briguer un statut supérieur à celui de Maryse Condé ou Tahar Ben Jelloun. Mais tout de même… Ce que nous produisons, nous n’en avons pas honte, et nos lecteurs y trouvent largement leur compte ! Car nous avons des lecteurs, mais si, mais si…
Alors je sais bien ce qu’on me répondra. La ville de Strasbourg veut se donner une dimension nationale, voire internationale, et, par conséquent, doit donc « ratisser large ». Ensuite ce genre d’opération s’inscrit dans un « contexte commercial » et doit donc être rentable. Enfin, balayant devant notre porte, nous nous demanderons si nos ouvrages sont de « bonne qualité, à tous égards ».
Certes, certes… Néanmoins, et sachant par avance que mon coup de gueule n’aura pas davantage d’incidence qu’un coup d’épée dans l’eau, je m’offusque !
Notre absence cette année, comme l’année dernière, comme sans doute l’année prochaine, est tout simplement une humiliante mise à l’écart. Mais je me console en me disant que, peut-être, on nous rendra un hommage posthume, nous qui disons tous en chœur , à l’exemple d’André Weckmann : « Ich seh dich gern» !

* Maire de Strasbourg

Note de Passion-Bouquins

André Cabaret est professeur de russe à Strasbourg. Il est romancier, mais aussi traducteur et parolier.

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Categories: Opinion

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