Le sous-titre de ce livre est « Dictionnaire rock, historique et politique des drogues ». Le caractère rock coule de source quand on apprend qu’Arnaud Aubron, cofondateur de Rue89, est rédacteur en chef aux « Inrockuptibles ».

Ce livre n’est pas un dictionnaire mais un ouvrage patchwork. Le lecteur n’y trouvera aucune entrée pour héroïne, cocaïne, ecstasy, LSD, tabac, alcool ! Pas plus d’entrée pour cannabis mais, en contrepartie, apparaissent « cannabis sans frontières » et « cannabis social club »… A contrario, un excellent article illustre l’entrée correspondant à amphétamine. Une 27ème lettre enrichit l’alphabet en succédant à Z : la très hellénique lettre π nous ouvre l’univers du très productif chimiste Alexander Shulgin, pape des drogues psychédéliques. En effet, Shulgin et son épouse ont commis en 1991 un premier livre s’intitulant « PIHKAL » ou « πHKAL », acronyme de Phenethylamines I Have Known And Loved ». Tout un programme bientôt suivi, six ans plus tard, de « TIHKAL », acronyme de Tryptamines I Have… A la fin du livre, un glossaire s’étend des pages 390 à 392 où les produits sont mentionnés avec renvoi aux articles concernés. On est étonné par la présence de « drogues immatérielles » et ravi par celle plus que légitime de « médicaments ».

Rebondissons par curiosité sur « drogues immatérielles » qui nous renvoie à « amour », « i-doses » et « musique »… Quid de l’article relatif aux « i-doses » ? Une drogue légale, inoffensive dont le substratum est l’écoute de sons binauraux. Le principe des sons binauraux repose sur l’écoute de sons par le biais d’un casque en maintenant un léger décalage de fréquence entre chaque oreille. Cela est censé provoquer dans le cerveau un battement d’ondes favorisant un état de relaxation, de méditation voire de transe. Un surf sur la Toile vous fait comprendre rapidement que ces sons binauraux ou i-doses représentent un juteux marché basé a priori sur le seul effet placebo. Je rappelle que l’effet placebo est le taux d’amélioration de patients soumis à une thérapeutique sans effet pharmacologique ou inactive soit 30% en moyenne.

Pourquoi dictionnaire rock ? Les petites histoires de l’histoire du rock nous sont contées dans ce livre où le doublet (rock, drogue) représente le fil rouge. La documentation y est prolifique. Une frustration pour le Français que je suis réside en une omission que je m’empresse de combler. Notre maman à tous, l’australopithèque Lucy, a été découverte en Ethiopie en 1974 par une équipe internationale codirigée par Yves Coppens. Le soir, les scientifiques écoutaient sous la tente le fameux « Lucy in the Sky with Diamonds » des non moins fameux Beatles. D’où le nom de baptême de notre Australopithecus afarensis sachant que le titre de la chanson « Lucy in the Sky with Diamonds » repose sur l’acronyme LSD.

Pourquoi dictionnaire historique ? Le lecteur fait connaissance avec les « Haschichins », Perses chiites du XIème siècle, luttant contre la domination sunnite en assassinant les dignitaires du califat. Le mot « assassin » trouve son origine dans cette secte chiite. Quant à la relation entre les « Haschichins » et le H, elle est le fruit d’une assimilation inexacte historiquement. Notons que le mot arabe « haschich » (ﺤﺷﻴﻴﺶ) signifie « herbe ». De nombreuses références nous permettent de comprendre que l’histoire de l’humanité est sous-tendue par l’histoire des drogues, moyen pour l’homme de tenter d’échapper à son angoisse de finitude.

Pourquoi dictionnaire politique ? Le lecteur apprend dans l’ouvrage que la politique française des XXème et XXIème siècles quant à la prise en charge des drogues illégales oscille à l’instar d’un pendule entre deux positions extrêmes : la répression ou la réduction des risques. Devant l’hécatombe d’overdoses à l’héroïne et la propagation du VIH/SIDA de manière exponentielle dans la communauté des héroïnomanes au début des années 1990, une ministre de droite, Simone Veil, a créé la surprise en 1995 en autorisant la substitution de l’héroïne par de la buprénorphine sur prescription médicale en médecine de ville. La France est le premier pays au monde à réglementer cette approche. Auparavant, quand un compagnon d’infortune présentait une overdose suite à l’injection d’héroïne trop pure, ses « commensaux » se gardaient d’appeler le SAMU car le squat était envahi de képis avant de voir la moindre blouse blanche. Et les pseudo-manœuvres de réanimation prodiguées vaguement sur le moribond par ses partenaires également shootés ne permettaient presque jamais de sauver le malheureux. Les journaux recensaient inlassablement d’une part les victimes d’overdose payant un lourd tribut à la poudre blanche et d’autre part les sacs à main de dignes grands-mères volés par de jeunes toxicomanes en manque d’héroïne et, donc, en manque d’argent. En temps que médecin, j’ai eu le loisir de constater que la politique de substitution de l’héroïne par la buprénorphine ou la méthadone a permis de faire disparaître quasi-totalement les overdoses et les agressions de vieilles dames, de freiner de manière significative l’épidémie de VIH/SIDA et, souvent, de resocialiser par le travail les toxicomanes qui n’avaient plus la nécessité de chercher à longueur de journées l’argent pour leur produit.

En conclusion, un livre kaléidoscope extrêmement bien documenté qui se consulte plutôt qu’il ne se lit.

Drogues store, Arnaud Aubron
Don Quichotte

L’auteur :
Arnaud Aubron est né en 1974. Il est rédacteur en chef du journal Les Inrockuptibles

Categories: Société

About Vincent Stoffel

Liseur occasionnel Ami d'Hervé

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