De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles, Lucien Jerphagnon

Lucien Jerphagnon (1921 – 2011) n’est plus. Lamentons-nous !

Avec cet historien de la philosophie (il se décrivait comme «une bête hybride : mi-philosophe, mi-historien») disparaît une génération d’universitaires français à l’érudition encyclopédique. La particularité de ce grand (aux deux sens du terme) monsieur résidait dans un mélange de savoir, de science, d’humilité agrémentés de civilité, d’élégance vestimentaire et de légèreté. Il avait fait sienne la phrase de Cioran : «N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi». Pour le maître, le contraire de l’erreur n’était pas la vérité mais le doute ! Elève de Vladimir Jankélévitch et de Jean Orcibal, cet agnostique mystique a eu dans son amphithéâtre un certain Michel Onfray, héraut de l’athéisme. «Le Jerph’», comme le surnommait d’aucuns, en déduisait magistralement que son enseignement ne créait pas de clones… D’ailleurs il se moquait des théologiens de l’athéisme en les interpellant par un «Circulez : il n’y a rien à croire !». Sa pédagogie d’universitaire résidait dans le paradigme «Va et mets le bordel dans les têtes !».

Ce «barbouze, aventurier, détective de la pensée antique et médiévale» nous gratifie dans ce livre d’entretiens avec Christiane Rancé de souvenirs, d’anecdotes mais surtout de sa vision du monde et de la philosophie «qui n’a guère le choix qu’entre deux possibles, le désespoir ou la crise de fou rire».

La pensée (mais y a-t-il une pensée selon Jerphagnon ?) du maître est basée sur son «Pompéi métaphysique» vécu à l’âge de quatre ans. L’expérience originelle de l’intuition de la contingence du monde engendre une sagesse qui consiste en l’étonnement de l’ipséité, ce fait inexplicable qui consiste à être soi et seul à l’être en ce monde. Cette intuition infantile impose la présence d’un monde pour celui qui était «attaché court au piquet de l’instant» selon le mot de Nietzsche. Sa thèse «De la banalité. Durée personnelle, durée collective.» traite, entre autres, du paradoxe d’«être comme tout le monde de façon unique», unicus inter pares. De nombreux thèmes sont abordés à travers ces entretiens : le cru et le su ou antagonisme et complémentarité entre mythes et connaissances. Le jeune homme de 89 printemps y dénonce également l’idéologie qui pour Revel «est ce qui pense à votre place».

Ces entretiens, parus en 2011, doivent vous donner l’envie de lire l’œuvre entière de Jerphagnon, œuvre concernant l’histoire des idées et qui se lit comme un roman dans une langue simple, précise et légère malgré la gravité des concepts traités.

Mon conseil serait de lire Le Jerph’ en remontant la flèche du temps de son œuvre : www.sophieslovers.com vous donne de nombreuses références.

Mon ordonnance en ces temps troublés (où certains politiques, chantres de la pensée unique, fanfaronnent dans la basse-cour médiatique en rivalisant fallacieusement de thérapeutiques anticrise incongrues dans le seul but d’accéder au pouvoir) est que vous lisiez au décours de ces entretiens «La… sottise ? (28 siècles qu’on en parle)», ouvrage paru en 2010.

NB : Je soupçonne que la virgule placée après «mort» dans le titre est un dernier trait d’humour du maître pour nous tirer sa révérence.

De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles

Albin Michel

L’auteur : Lucien Jerphagnon fut un philosophe et historien français, né en 1921 et décédé en 2011.

Categories: Philosophie

About Vincent Stoffel

Liseur occasionnel Ami d'Hervé

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