Ce livre est un récit pluriel. Sous les mots on entend les voix de jeunes japonaises expédiées, vendues, à des compatriotes émigrés aux USA, dans les années 20. C’est l’histoire de leurs rêves, leurs cauchemars, leurs nuits de noces, leur labeur… Des histoires simples en prise avec le quotidien trompeur et inhumain et ça jusqu’à leur disparition. Il n’y a rien d’autre à résumer parce qu’il faut lire ce livre traduit de l’anglais écrit par une japonaise d’une quarantaine d’années, née en Californie.

De ce petit opuscule de 142 pages où s’élève une clameur constituée de centaines de voix féminines, la narratrice parle au nom de chacune et de toutes. Le parti pris d’écriture est d’utiliser le NOUS. Ce livre est une chorale, l’équivalent du chœur antique. A la lecture pourtant, chacune de ces femmes existe individuellement par son prénom, par l’histoire singulière qu’elle vit, les renoncements, les enfants, les petits et grands malheurs, et pourtant ces vies, ces voix sont comme des grains de farine qui ont la nécessité de se mêler pour que prenne corps le récit, qu’il devienne témoignage.  Elles nous parlent de l’émigration, de leurs patrons (nes) américain (es). Et l’on comprend l’humiliation qui leur est infligée. Le NOUS que l’auteur a choisi pour raconter cette histoire fait écho à la langue japonaise dans laquelle on ne conjugue pas les verbes. En japonais, c’est simplement le contexte qui décide si on agit, si on parle au singulier ou au pluriel. La forme verbale demeure inchangée. Il y a aussi le choix des répétitions, une accumulation de mots qui reviennent en écho et qui donnent le rythme au récit.
Ce livre est d’une grande clarté. Les récits s’enchaînent, du voyage de départ au déplacement de la fin. Et à chaque fois, ces voix racontent des histoires de façon semblables ou contradictoires, parce que le chœur n’est pas uniforme, il est juste l’addition de ces centaines de murmures qui finissent par devenir clameur. A lire pour la poésie, l’histoire méconnue de ces destins et la beauté de l’écriture. Afin que le lecteur puisse se rendre compte de cette singularité de l’écriture, je donne un court extrait du chapitre intitulé « la première nuit » :

« Cette nuit-là, nos nouveaux maris nous ont prises à la hâte. Ils nous ont prises dans le calme. Avec douceur et fermeté, sans dire un mot. Persuadés que nous étions vierges, comme l’avait promis la marieuse, ils nous ont traitées avec les plus grands égards. Dis-moi si ça fait mal. Ils nous ont prises par terre, sur le sol nu du MINUTE MOTEL En ville, dans des chambres de second ordre du KUMAMOTO INN. Dans les meilleurs hôtels de San Francisco où un homme jaune était autorisé à pénétrer à l’époque. Au KINOKUNIYA HOTEL. Au MIKADO. A l’hôtel OGAWA. Nous leur appartenions et ils supposaient que nous ferions tout ce qu’ils nous demandaient. S’il te plait tourne toi vers le mur et mets-toi à quatre pattes. Ils nous ont prises par le coude en disant tranquillement :  » Le moment est venu. » Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours. Ils nous ont prises avec notre kimono de soie blanche relevé par-dessus tête et nous avons cru mourir…. »

Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka
Phébus
Prix Fémina étranger en 2012.

L’auteure :
Née en 1962 en Californie, diplômée en art, Julie Otsuka abandonne une carrière de peintre pour l’écriture. Elle publie son premier roman en 2002, Quand l’empereur était un dieu. Julie Otsuka vit actuellement à New York.


Categories: Société

About Loup 30

Lectrice passionnée, amateur de Céline, Thoreau, Auster, Yourcenar, Gelé, Coe, Vargas. Eclectique …La liste est trop longue. Artisane de mots à lire et à jouer. Je suis comédienne installée dans les Cévennes, accessoirement j'ai un doctorat d'Etat en biochimie. Je tiens un blog et j'ai écrit mon premier roman qui vient de paraître cette année "Se départir". blog http://caronlouise.blogspot.fr

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