Le roman commence et finit par la même phrase : « Se taire, c’est déplaire, dit Edgar; et parler, c’est se ridiculiser. »

Et entre elles – l’écriture, celle qui permet à un énervement qui ne veut pas s’éteindre, de traverser et retraverser un corps – celui de l’auteure, un lieu – le Banat de Roumanie, et un temps – celui de la dictature communiste.

Cette traversée est à la fois une remémoration, un déchirement des faits et une reconstruction. Sa famille, des allemands faisant partie de la minorité souabe roumaine, dont le père a été soldat de la Waffen-SS, la mère déportée, après la deuxième guerre mondiale, dans un camp de l’Union Soviétique. La grand-mère qui perd de plus en plus sa tête. Les années d’études à la fac et sa vie dans le foyer, de même que le suicide d’une de ses collègues, Lola, adhérente au parti communiste : violée par le prof de sport et par la suite enceinte, elle n’a pas voulu assumer tout ça. Scène cocasse : exclusion  post-mortem du parti communiste, dont la morale était contre les… suicides ! Et si les gens applaudissent à la fin, c’est pour ne pas pleurer !

Le travail de l’héroïne – et ce dernier n’est pas un mot dans le vent, car un vrai exploit celui de résister à l’idéologie et l’endoctrinement – dans une usine, comme traductrice. Son amitié avec trois jeunes préoccupés par la littérature et l’écriture. L’amitié avec une autre fille de l’usine, Tereza, qui va finir par la trahir, et sa mort prématurée à cause d’un cancer. Voilà quelques éléments d’une histoire, mais qui ne sont que le canevas pour rendre un quotidien de permanente menace par les forces de sécurité, d’interception du courrier malgré les précautions. La peur de tout un pays. Une obsession : partir. Beaucoup qui essayent, peu qui réussissent : la plupart disparaissent en prison ou tués à la frontière, ou noyés dans le Danube menant vers l’Ouest non-communiste.

Les phrases sont imbibées de ce que l’auteure elle-même appelle le SUPRASENSIBLE : une façon très particulière d’évoquer les choses, de les revivre en écrivant. Les mots ont leur logique et le rôle de l’écrivain serait de se plier le plus possible à cette logique, qui s’invente, on dirait, au fur et à mesure de son écriture.

La narratrice va quitter le pays, plutôt chassée, car le régime ne tolérait pas son « indépendance » – après l’avoir virée de l’usine.

La tension permanente est reflétée dans les phrases, qui m’ont paru des arcs dans lesquels Herta Müller n’arrête pas de fixer les flèches, sans les envoyer, ou du moins c’est ce que je croyais pendant la lecture. Mais quelques semaines après avoir fini le livre, je me rends compte que les flèches avaient été bien envoyées et atteint leur cible : je me retrouve recouverte de flèches. Non pas empoisonnées, mais qui me font mal quand même. Je ne dis pas cela pour faire peur aux lecteurs potentiels, mais pour dire combien j’ai été touchée par le livre.

Le sens de la formule : Ceausescu, sans qu’il soit nommé, est « une erreur pour tous, une erreur souveraine. » Ou bien : « L’envie, c’est compliqué, c’est plus simple d’avoir un but. »

Comme dans les écrits d’Edgar Allan Poe, le texte est une façon très détournée de décrire le mécanisme même de l’écriture.

Dans ce vertige d’écriture est attiré le lecteur même. Il sort du cercle du livre non pas à la fin, mais comme éjecté par son centre – un jour, ou plusieurs, ou même des semaines après, cela dépendra de chacun. On y reste quelque temps : l’auteure se libère, le lecteur s’emprisonne dans ses paroles. Le livre : un collet pour nous attraper, finalement ?

Animal du coeur

Editions Gallimard

L’auteure : Herta Müller est née en Roumanie en 1953. Elle vit en Allemagne depuis 1987. Elle a obtenue le prix Nobel de littérature en 2009.

About sanda voica

qui aime (depuis) toujours lire, écrire et traduire voir aussi la revue paysages écrits https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

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