Agenda mon amour, Béatrice Fauroux

Ecrit par Confinement printemps 2020 Pas encore de commentaire

Pendant cette période inédite et très particulière de confinement, nous vous proposons de découvrir des témoignages de personnes de tous horizons. C’est une façon de partager ce moment singulier -et quelque peu effrayant- pour découvrir comment chacun le vit à sa façon.

Bon courage à tous, prenez soin de vous !

Depuis plus de trente ans, en fait depuis que je travaille, j’entretiens un rapport intime et obsessionnel avec mon agenda. Mon agenda papier des années 80 reste en papier en 2020, parce que je n’ai jamais pu faire CONFIANCE à l’agenda numérique, trop dépendant des sauvegardes, du wifi, de la perte éventuelle des données (sinon de l’appareil lui-même, oublié, cassé, volé) et de tout un tas de paramètres que je ne peux prévoir ni contrôler. Quand on a un rapport intime avec une chose, on ne la confie pas au monde virtuel, on en conserve le contrôle physique. Et devoir dire piteusement qu’on n’a pas son téléphone sur soi, donc aucune possibilité de prendre un rendez-vous, illustre un faux progrès, une régression insupportable.

Donc je disais, intime, parce que je le choisis chaque année avec soin (couleur, taille, matière, organisation du temps obligatoirement de 7 jours sur une double-page), pour en fin de compte acheter peu ou prou toujours le même, après avoir caressé l’espoir durant une bonne demi-heure dans le magasin, de trouver enfin un gestionnaire du temps à la fois beau, élégant et efficace (voire écolo-correct), qui changerait le cours de ma vie. Intime aussi, parce qu’il m’accompagne durant toute une année, fidèle compagnon de tous mes sacs à main, propre et prometteur au début, sale et corné vers la fin, comme beaucoup de destins, hélas.
L’heureux élu, généralement de taille légèrement plus petit que le format A4, enregistre tous mes rendez-vous, établit ma liste de courses, liste diverses corvées, projets ou vœux pieux  et s’orne régulièrement de Post-It ® avec de nouvelles listes lors de périodes chargées.

Au début, l’écriture est à peu près soignée, mais dès le mois de février, le soin se relâche, les stylos et feutres se succèdent au petit bonheur la chance, passant de différentes nuances de bleu au noir avec du rouge çà et là, des biffures, flèches ou autres corrections collées (oui, je mets parfois des morceaux d’étiquettes autocollantes pour cacher des RDV reportés ou annulés, pour éviter de biffer, ce qui est assez ridicule mais il n’y a pas de touche effacer dans mes agendas, c’est peut-être le seul inconvénient de l’agenda papier, qui conserve les traces, cicatrices, ratages et erreurs d’appréciation sur la gestion de mon temps, ce qui le rend cependant émouvant, humain, tout le contraire de l’amnésie inévitable de l’agenda virtuel, qui reste propret).
L’objet, vite amorti, est consulté plusieurs fois par jour, enrichi régulièrement de toutes ces contraintes, qui, croit-on, donnent un sens et une légitimité à la vie qu’on mène. La gestion de 3 à 6 rendez-vous par jour, sans compter les imprévus et actions réalisées dans les interstices du programme, prend à elle seule au moins une demi-heure, pour confirmer, reporter, expliquer, retarder. La compilation maniaque de quelque 30 agendas dans ma cave entretient l’illusion que quelqu’un, un jour, ira les consulter, et admirera l’extrême diversité et richesse de mes occupations, le nombre incroyable de mes activités, mes nombreuses relations avec les autres. En fin de compte, ces piles d’agendas suffiront quasiment à justifier l’utilité de ma présence sur terre.

Sachant cela, vous devez penser que je dois être aujourd’hui au bord du suicide, si nous comparons la semaine du 25 mars 2019 et celle en cours (voir photos), le confinement ayant détruit la construction sociale de toute une vie, ce foisonnement d’activités, de contacts, de projets…

Eh bien, savez-vous ce que j’éprouve ? Un IMMENSE soulagement, une LIBERATION, un sentiment jubilatoire de LIBERTE, disposer de ces journées blanches, de cette semaine blanche, démarrer chaque jour en improvisant l’emploi de son temps est un BONHEUR total.
Un univers de possibles s’ouvre à moi chaque jour, fait de coups de fil à des copines, d’essais de nouvelles recettes de cuisine, de tri dans mon bazar ou de pauses-lecture incongrues en pleine journée dans mon jardin. Toutes choses que j’avais reléguées mentalement à une période lointaine que l’on nomme habituellement la retraite, et qui m’est imposée le temps de quelques semaines, comme une sorte de démo dont je n’oublie évidemment pas la finalité, mais qui a le mérite de m’obliger à considérer le temps autrement, à changer de logiciel.

Parvenir à dérouler un programme quotidien satisfaisant et sans stress, avec une grande économie de moyens (ne pas voir ses amis, ne pas aller au resto, ne pas sortir de chez soi), est source d’une vraie liberté…

Qui disait, déjà, « De la contrainte naît la liberté » ?…

Au fond, je découvre qu’Agenda, mon amour de 30 ans, est un affreux tyran.

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